Figurez-vous une salle d’une douzaine de pieds carrés voûtée et peinte à la chaux, entourée d’une boiserie à hauteur d’homme et d’un divan-banquette recouvert d’une natte de paille. Au milieu, et c’est là le détail le plus élégamment oriental, une fontaine en marbre blanc à trois vasques superposées lance un filet d’eau qui retombe et grésille. Dans un angle flamboie un fourneau à hotte, où le café se fait, tasse par tasse, dans de petites cafetières de cuivre jaune, à mesure que les consommateurs le demandent.

Aux murailles sont appliquées des étagères chargées de rasoirs, où pendent de jolis petits miroirs de nacre, pareils à des écrans, dans lesquels les pratiques se regardent pour voir si elles sont accommodées à leur gré ; car, en Turquie, tout café est en même temps une boutique de barbier ; et, pendant que je fumais mon chibouck accroupi sur la natte, entre un gros Turc à nez de perroquet et un maigre Persan à nez d’aigle, en face de moi, un jeune Grec, un dandy du Phanar, se faisait cirer la moustache et peindre les sourcils, préalablement régularisés au moyen d’une petite pince.

L’on a l’idée, d’après la défense du Koran, que les Turcs proscrivent absolument les images, et regardent les produits des arts plastiques comme des œuvres d’idolâtrie : cela est vrai en principe, mais l’on est beaucoup moins rigoureux dans la pratique, et les cafés sont ornés de toutes sortes de gravures du goût et du choix les plus baroques, qui ne paraissent aucunement scandaliser l’orthodoxie musulmane.

Le café de la Fontaine, entre autres, renferme une galerie complète, assez grotesquement caractéristique pour que j’en transcrive ici le catalogue, relevé sur place avec le soin qu’il mérite : un turban de derviche dessiné avec des vers du Koran, et posé sur un trépied ; la polka nationale ; un Santon assis sur une peau de gazelle et apprivoisant un lion du cinabre le plus vif, sans doute un de ces lions rouges dont parle Henri Heine dans sa préface des Reisebilder ; des études d’animaux, par Victor Adam ; des guerriers du Khorassan à moustaches féroces, à cimiers barbares, brandissant des masses d’armes et montés sur des chevaux bleus à six jambes ; Napoléon à la bataille de Ratisbonne ; les noms d’Allah et d’Ali en beaux parafes calligraphiques, entremêlés d’arabesques et de fleurs ; la jeune Espagnole, estampe de la rue Saint-Jacques, avec cette épigraphe en vers de mirliton de Saint-Cloud ou de jarretière de Temblequé :

J’ai cru voir dans tes yeux l’image du bonheur,

Aussi je te confie et ma vie et mon cœur.

Des vaisseaux turcs, des bateaux à vapeur et des caïques dont les matelots sont représentés par des lettres turques aux jambages prolongés en rames ; le combat de vingt-deux Français contre deux cents Arabes ; des fakirs se faisant suivre dans le désert par des chèvres, des antilopes et des serpents du dessin le plus primitif ; l’empereur de Russie et son auguste famille ; des costumes de femmes turques ; Grivas, héros grec ; un Turc se faisant saigner ; la bataille d’Austerlitz ; le portrait de Méhemet-Ali, pacha d’Égypte, et celui d’un phénomène d’embonpoint ; le ballon de Tomaski, qui a fait à Constantinople une ascension célèbre ; un lion, un cerf, un angora, animaux de haute fantaisie, chimères d’histoire naturelle dont on ne trouverait les pareilles que sur des tableaux de ménageries foraines ; des vues de l’Arsenal et des principales mosquées ; Geneviève de Brabant, etc., etc. Tout cela bordé de petits cadres de deux sous.

Ce mélange bizarre se retrouve partout avec quelques variations de sujets ; la calligraphie turque y donne amicalement la main à l’imagerie française et forme sans malice les antithèses d’idées les plus bizarres sur les murailles bénévoles, qui souffrent tout, comme le papier : les sirènes y nagent à côté des bateaux à vapeur, et les héros du Schah-Nameh y brandissent leurs haches d’armes au-dessus des grognards de l’Empire.

C’est un vrai plaisir de prendre là une de ces petites tasses de café trouble qu’un jeune drôle aux grands yeux noirs vous apporte sur le bout des doigts dans un grand coquetier de filigrane d’argent ou de cuivre découpé à jour, après une longue course dans les rues si fatigantes de Constantinople, et cela vous rafraîchit plus que toutes les boissons glacées ; à la tasse de café est joint un verre d’eau, que les Turcs boivent avant et les Francs après. On raconte même à ce sujet une anecdote assez caractéristique. Un Européen, qui parlait parfaitement bien les langues de l’Orient, portait le costume musulman avec l’aisance que donne une longue habitude, et dont le teint hâlé au chaud soleil du pays avait au plus haut degré la teinte locale, fut reconnu Franc dans un petit café borgne de Syrie par un pauvre Bédouin en guenilles, incapable, assurément, de reconnaître une faute dans le pur arabe du consommateur exotique. — « A quoi as-tu pu voir que j’étais Franc ? » dit l’Européen, aussi contrarié que Théophraste, appelé étranger par une marchande d’herbes, sur le marché d’Athènes, pour un accent mal placé. — « Tu as pris ton eau après ton café, » répondit le Bédouin.

Chacun apporte son tabac dans une blague, le café ne fournit que le chibouck, dont le bouquin d’ambre ne peut contracter de souillure, et le narghiléh, appareil assez compliqué qu’il serait difficile de charrier avec soi. Le prix de la tasse de café est de vingt paras (à peu près deux sous et demi) ; si vous donnez une piastre (quatre sous et demi), vous êtes un magnifique seigneur. L’argent se dépose dans un coffre percé d’une ouverture, comme une tirelire, et placé près de la porte.