Leur accoutrement consistait en vieilles vestes posées à cru sur le torse, en larges culottes de toile à voile glacée de brai et de goudron, en ceintures rouges montant jusqu’aux aisselles, en tarbouches déteints, en guenilles tortillées autour de la tête, en savates éculées, en cabans grossièrement agrémentés, roidis dans l’eau de mer, confits dans le soleil, merveilleux haillons qui sont pittoresques et non misérables, défroques de lazzarone et non de pauvre, et dont les trous laissent voir des muscles d’acier et des chairs de bronze.
Presque tous ces marins avaient les bras tatoués de rouge et de bleu. L’homme le plus brut sent d’une manière instinctive que l’ornement trace une ligne infranchissable de démarcation entre lui et l’animal ; et, quand il ne peut pas broder ses habits, il brode sa peau. Cette coutume se retrouve partout : ce n’est pas la fille du potier Dibutade, traçant sur un mur l’ombre de son amant, mais le sauvage incrustant une arabesque dans son cuir fauve avec une arête de poisson, qui a inventé le dessin.
Je vis sur ces bras aux veines saillantes, aux biceps d’athlètes, d’abord le mach’allah talismanique qui préserve du mauvais œil si redouté en Orient, puis des cœurs enflammés traversés d’une flèche, absolument comme sur des bras de tambour français ou du papier à lettre de cuisinière amoureuse, des suras du Koran, pieux souvenirs du pèlerinage de la Mecque, entrelacées de fleurs et de ramages, des ancres en sautoir, des bateaux à vapeur avec leurs roues et leur fumée en tire-bouchon.
Je remarquai surtout un fort garçon, un peu plus élégamment déguenillé que les autres, dont les bras, nus jusqu’à l’épaule, laissaient voir, dans un cadre d’arabesques, du côté droit un jeune Turc, en costume de la réforme, redingote bleue et fez rouge, tenant à la main un pot de basilic, et du côté gauche une petite danseuse en jupon court, en corset de péri, qui semblait s’arrêter au milieu d’une cabriole pour accepter l’hommage fleuri du galant. Ce chef-d’œuvre de tatouage faisait allusion, sans doute, à quelque histoire de bonne fortune dont le prudent marin avait écrit le souvenir sur sa peau pour le cas où il s’effacerait de son cœur.
Deux drôles effroyables, mais très-polis, me firent gracieusement place sur le divan de paille ; et le café que je pris là était certainement meilleur que la décoction noire du plus célèbre café de Paris. L’absence d’ivrognerie rend praticables les plus basses classes de Constantinople, et les Orientaux ont une dignité naturelle inconnue chez nous. — Figurez-vous un Turc allant la nuit chez Paul Niquet ! — De quelles huées gouailleuses, de quelles curiosités grossières n’eût-il pas été l’objet et la victime ! C’était ma position dans ce bouge enfumé, et personne ne parut prendre garde à moi et ne se permit la plus légère inconvenance. Il est vrai que la seule boisson débitée était de l’eau colportée autour de la salle par de jeunes enfants grecs répétant d’une voix monotone et glapissante : Crionero, crionero (eau à la glace), et que chez Paul Niquet on boit du bleu et de l’eau-d’aff par excès de civilisation.
Citons encore un café assez remarquable situé près du Vieux-Pont, à Oun-Capan, sur la Corne-d’Or, et principalement hanté par les Grecs du Phanar. On y aborde en caïque, et, tout en fumant sa pipe, on y jouit de la vue des barques qui vont et viennent, et des évolutions des goëlands rasant l’eau du bout de l’aile, ou des éperviers traçant de grands cercles dans le bleu du ciel.
Tels sont, à quelques variations près, les types des cafés turcs, qui ne ressemblent guère à l’idée qu’on s’en fait en France, mais qui ne me surprirent pas, préparé que j’étais par les cafés algériens, encore plus primitifs, si c’est possible. — Souvent ils sont égayés par des troupes de musiciens chantant et jouant des instruments sur des tons bizarres et des rhythmes insaisissables pour des oreilles européennes, mais que les Orientaux écoutent pendant des heures entières avec des signes d’un plaisir que j’ai partagé quelquefois, je l’avoue, dussent Meyer-Beer, Halévy et Berlioz me mépriser profondément et me traiter de barbare. J’aurai occasion de revenir sur ces musiciens, qui, au moins, sont pittoresques, s’ils ne sont pas harmonieux.
IX
LES BOUTIQUES
La boutique orientale diffère beaucoup de la boutique européenne : c’est une espèce d’alcôve pratiquée dans la muraille et qui se ferme le soir avec des volets qu’on rabat comme des mantelets de sabord ; le marchand, accroupi en tailleur sur un bout de natte ou de tapis de Smyrne, fume nonchalamment son chibouck ou fait défiler dans ses doigts distraits les grains de son comboloio d’un air impassible et détaché, gardant la même pose des heures entières et ayant l’air de se soucier fort peu de la pratique ; les acheteurs se tiennent habituellement en dehors, dans la rue, examinant les marchandises entassées sur la devanture sans la moindre coquetterie mercantile ; l’art de l’étalage, poussé à un si haut degré en France, est entièrement inconnu ou dédaigné en Turquie ; rien ne rappelle, même dans les plus belles rues de Constantinople, les splendides magasins de la rue Vivienne ou du Strand.
Fumer est un des premiers besoins du Turc ; aussi les boutiques de marchands de tabac, de bouquins d’ambre et de lulés abondent-elles. Le tabac, haché très-fin en longues touffes soyeuses et de couleur blonde, est disposé par tas sur la planchette d’étalage, suivant les prix et qualités ; il se divise en quatre sortes principales dont voici les noms : iavach (doux), orta (moyen), dokan akleu (piquant), sert (fort), et se vend de dix-huit à vingt piastres l’ocque (l’ocque revient à deux livres et demie environ), suivant la provenance. Ces tabacs, de force graduée, se fument dans le chibouck ou se roulent en cigarettes dont l’usage commence à se répandre en Turquie. Les plus estimés sont ceux de la Macédoine.