Le tombeki, tabac exclusivement destiné au narghiléh, vient de Perse ; il n’est pas haché comme l’autre, mais froissé et rompu en petits morceaux ; sa couleur est plus brune, et sa force est telle, qu’il ne peut être fumé sans avoir subi préalablement deux ou trois lavages. Comme il s’éparpillerait, on le renferme dans des bocaux de verre, ainsi que les drogues d’apothicairerie. Sans tombeki, le narghiléh est impossible, et il est fâcheux qu’on ne puisse que très-difficilement s’en procurer en France, car rien n’est plus favorable aux poétiques rêveries que d’aspirer à petites gorgées, sur les coussins d’un divan, cette fumée odorante, rafraîchie par l’eau qu’elle traverse, et qui vous arrive après avoir circulé dans des tuyaux de maroquin rouge ou vert dont on s’entoure le bras, comme un psylle du Caire jouant avec des serpents. C’est le sybaritisme du fumage, de la fumerie ou de la fumade — le mot manque, et j’essaye des trois vocables en attendant que le mot propre se fasse de lui-même — poussé à son plus haut degré de perfection ; l’art ne reste pas étranger à cette délicate jouissance ; il y a ces narghiléhs d’or, d’argent et d’acier ciselés, damasquinés, niellés, guillochés d’une façon merveilleuse, et d’un galbe aussi élégant que celui des plus purs vases antiques ; les grenats, les turquoises, les coraux et d’autres pierres plus précieuses en étoilent souvent les capricieuses arabesques, vous fumez dans un chef-d’œuvre un tabac métamorphosé en parfum, et je ne vois pas ce que la duchesse la plus aristocratiquement dédaigneuse pourrait objecter à ce passe-temps qui procure aux sultanes de longues heures de kief et d’heureux oubli au bord des fontaines de marbre, sous le treillage des kiosques.
Les marchands de tabac, à Constantinople, s’appellent tutungis. Ils sont, pour la plupart, Grecs ou Arméniens ; dans la première catégorie ils viennent de Janina, de Larisse, de Salonique ; dans la seconde, de Samsoun, de Trébizonde, d’Erzeroum ; ils ont des manières fort engageantes, et quelquefois, surtout dans les soirs du Ramadan, des vizirs, des pachas, des beys et autres grands dignitaires, s’assoient familièrement dans leurs boutiques, pour fumer, causer et apprendre les nouvelles, sur de petits tabourets ou sur des balles de tabac, comme les membres du parlement sur leurs sacs de laine.
Chose singulière ! le tabac, aujourd’hui d’un usage si universel dans l’Orient, a été, de la part de certains sultans, l’objet des interdictions les plus rigoureuses ; plus d’un Turc a payé de sa vie le plaisir de fumer, et le féroce Amurat IV a fait plus d’une fois tomber la tête du fumeur avec la pipe ; le café a eu des débuts non moins sanglants à Constantinople : il a fait des fanatiques et des martyrs.
On apporte, dans la moderne Byzance, un soin extrême et souvent un grand luxe à tout ce qui regarde la pipe, le plaisir favori du Turc. Les boutiques de marchands de tuyaux de pipe, de lulés et de bouquins sont très-nombreuses et bien approvisionnées. Les tuyaux les plus estimés se percent dans des branches de cerisier ou de jasmin, que l’on a maintenues droites, et ils atteignent des prix considérables, selon leur grosseur et leur perfection.
Un beau tuyau de cerisier avec son écorce intacte qui reluit d’un éclat sombre comme un satin grenat, un jet de jasmin dont les callosités sont bien égales et d’une jolie teinte blonde, valent jusqu’à cinq cents piastres.
Je faisais quelquefois de longues stations devant la boutique d’un marchand de tuyaux de pipe, dans la rue qui descend à Top’Hané, en face le cimetière muré dont on aperçoit, à travers des ouvertures garnies de grilles, les riches tombeaux bariolés d’or et d’azur ; le marchand était un vieillard à barbe grise et rare, à l’œil entouré de peaux blanchâtres, au nez courbé, à la physionomie d’ara déplumé, et qui dessinait innocemment avec sa figure une excellente caricature de Turc que Cham eût enviée. Par l’emmanchure de son gilet à boutons usés sortait un bras plat, jaune et maigre, faisant mouvoir un archet comme un violoniste qui scie la quatrième corde en exécutant une difficulté à la Paganini. Sur une pointe de fer, mise en rotation par cet archet, tournait avec une éblouissante rapidité un tuyau de bois de cerisier qui subissait la délicate opération du forage, et que le vieux marchand frappait de temps à autre sur le rebord de sa boutique pour en faire tomber le bois réduit en poussière ; auprès du vieillard travaillait un jeune garçon, son fils sans doute, qui s’exerçait sur des tuyaux moins précieux. Une famille de petits chats jouait nonchalamment au soleil et se roulait dans la fine sciure ; les bois non travaillés et ceux déjà façonnés garnissaient le fond de l’échoppe baignée d’ombre, et le tout formait un joli tableau de genre oriental que je recommande à Théodore Frère, — tableau qui, avec quelques variantes, se trouve encadré à tous les coins de rue.
Les fabriques de lulés (fourneaux de pipe) sont reconnaissables à la poussière rousse qui les saupoudre ; une infinité de lulés d’argile jaune, que la cuisson colorera d’un rouge rosâtre, attendent, rangées par ordre sur des planchettes, le moment d’entrer au four ; les fourneaux, d’une pâte très-fine et très-douce, sur lesquels le potier imprime divers ornements à l’aide d’une roulette, et qu’il stigmatise d’un petit cachet, ne se culottent pas comme les pipes françaises et se vendent à très-bas prix. On en consomme des quantités incroyables.
Quant aux bouquins d’ambre, ils sont l’objet d’un commerce spécial et qui se rapproche de la joaillerie pour la valeur de la matière et du travail. L’ambre vient de la mer Baltique, sur les rives de laquelle on le recueille plus abondamment que partout ailleurs ; à Constantinople, où il est fort cher, les Turcs préfèrent la nuance citron pâle, demi-opaque, et veulent que le morceau n’ait ni tache, ni paille, ni veine, conditions assez difficiles à réunir, et qui élèvent considérablement le prix du bouquin. Une paire de bouquins parfaits s’est payée jusqu’à huit ou dix mille piastres.
Un râtelier de pipes de cent cinquante mille francs n’est pas chose rare chez les hauts dignitaires et les riches particuliers de Stamboul ; ces précieux bouquins sont cerclés d’un anneau d’or émaillé, quelquefois enrichi de diamants, de rubis et autres pierres précieuses ; c’est une manière orientale d’étaler du luxe, comme chez nous d’avoir de l’argenterie anglaise et des meubles de Boulle ; tous ces bouts d’ambre, de succin ou de carabé, divers de ton et de transparences, polis, tournés, évidés avec un soin extrême, prennent au soleil des nuances chaudes et dorées à rendre jaloux Titien, et donner la fantaisie de fumer au plus enragé tabacophobe. Dans des boutiques plus humbles, on trouve des bouquins moins chers, ayant quelque tare imperceptible, mais qui n’en remplissent pas moins bien leur office et sont aussi doux à la lèvre.
Il y a aussi des imitations d’ambre en verre coloré de Bohême, dont on fait un grand débit, et qui coûtent très-peu de chose ; mais ces faux bouquins ne servent qu’aux Grecs ou aux Arméniens de la plus basse classe. A tout Turc qui se respecte, on peut appliquer le vers de Namouna, ainsi modifié :