Heureux Turc ! il fumait de l’orta dans de l’ambre.

J’espère que mes lectrices ne m’en voudront pas de tous ces détails de tabac et de pipe où me force l’exactitude du voyageur, car Constantinople s’enveloppe d’un nuage de fumée perpétuel, plus opaque que celui où cheminaient les dieux d’Homère.

Cette flânerie à travers rues fait malgré moi vagabonder ma plume ; la phrase suit la phrase comme le pas suit le pas ; la transition manque, je le sens, entre tant d’objets disparates, mais il serait peut-être inutile de la chercher ; acceptez donc tous ces petits détails caractéristiques, habituellement négligés par les voyageurs, comme des verroteries de couleurs diverses réunies sans symétrie par le même fil, et qui, si elles sont sans valeur, ont au moins le mérite d’une certaine baroquerie sauvage.

Près d’un magasin de bouquins d’ambre, j’aperçois une petite boutique de confiseur dont la montre, à défaut de splendeur, offre au moins de l’originalité : un bateau à vapeur en sucre, avec ses roues et sa fumée, figure à côté d’un petit berceau d’enfant de même matière ; un derviche tourneur, les bras étendus, la tête penchée, et d’un style plus primitif encore que celui des bas-reliefs en pain d’épice, effleure des plis de sa jupe volante un lion chimérique qui a la crinière verte, le toupet bleu, la queue rose, et rappelle vaguement, pour l’attitude, le grand lion accroupi rapporté du Pirée à Venise, ou, mieux encore, celui de Barye, sur la terrasse du bord de l’eau ; non loin du lion flotte une escadre d’oiseaux indéfinis que Toussenel lui-même aurait de la peine à classer, et qui sont zébrés de raies tricolores comme un pantalon d’été de soldat de la République ; je pense cependant, mais sans oser trancher une question si grave, qu’on avait voulu représenter des canards ou des goëlands, et que leur coloriage bleu, blanc et rouge était une flatterie délicate à l’adresse de la France. Le bateau à vapeur préoccupe singulièrement les Turcs, et ce pyroscaphe en sucre m’a rappelé les petits bateaux à vapeur des boutiques de joujoux anglais dans le Strand ; la barbarie et la civilisation se rencontrent dans la même idée.

Les Turcs, mangeant avec leurs doigts, n’ont naturellement pas d’argenterie, à l’exception de quelques personnages qui ont fait le voyage de France ou d’Angleterre et rapporté de Paris ou de Londres cet objet de luxe à peu près inconnu en Orient, et encore ne se servent-ils des fourchettes et des cuillers que devant les étrangers, et pour faire preuve de civilisation. Mais l’on ne peut prendre l’yaourth, le kaimak ni la compote de cerises avec les doigts, et les tabletiers fabriquent de jolies spatules d’écaille et de buis d’un travail charmant, destinées à remplacer l’argenterie absente. J’ai vu chez un de ces marchands un service de ce genre, composé d’une grande cuiller et de six petites s’emboîtant les unes dans les autres et se faisant réciproquement étui, d’une exquise originalité de formes et d’arrangement.

Le manche de la grande cuiller est décoré de fenestrages découpés à la scie et représentant des arabesques d’une ténuité et d’une délicatesse qui n’ont rien à envier aux plus fins ivoires chinois ; quelques nielles légères, des fleurs et des ramages du meilleur goût, complètent cette ornementation. Les petites cuillers, moins riches de travail, ont aussi leur mérite. Il nous semble que les orfévres parisiens, toujours en quête de formes nouvelles, pourraient heureusement imiter ce service en argent ou en vermeil, et qu’il figurerait avec honneur sur les tables les plus splendides pour l’entremets ou le dessert. J’en tiens un exactement pareil et venant de Trébizonde, qui m’a été donné par M. R… de la légation sarde, à la disposition de Froment Meurice, de Wechte, ou de tout autre Benvenuto Cellini moderne.

Dans la rue qui longe la Corne-d’Or, entre le nouveau et le vieux pont, se tiennent les marbreries où l’on taille ces pieux coiffés de turbans qui hérissent, comme de blancs fantômes sortis de leur tombe, les nombreux cimetières de Constantinople. C’est un bruit perpétuel de maillets et de marteaux ; un nuage de poussière étincelante et micacée saupoudre d’une neige qui ne fond pas toute cette portion du chemin ; des enlumineurs, entourés de pots de vert, de rouge et de bleu, colorient les fonds sur lesquels doivent ressortir en lettres d’or le nom du défunt ou de la défunte, accompagné d’un verset du Koran, ou les ornements tels que fleurs, ceps de vigne, grappes qui décorent plus spécialement les tombeaux de femmes, comme emblèmes de grâce, de douceur et de fécondité.

C’est là qu’on façonne aussi les vasques de marbre des fontaines destinées à rafraîchir les cours, les appartements et les kiosques, ou à servir aux ablutions si fréquentes exigées par la loi musulmane, qui élève la propreté à la hauteur d’une vertu, contraire en cela au catholicisme, où la crasse est sanctifiée ; si bien que longtemps, en Espagne, les gens qui usaient fréquemment du bain furent soupçonnés d’hérésie et regardés plutôt comme des Maures que comme des chrétiens.

Cette funèbre industrie ne paraît aucunement attrister ceux qui la professent, et ils taillent leurs marbres lugubres de la façon la plus joviale du monde ; en Turquie, l’idée de la mort ne semble effrayer personne et n’éveille pas le plus léger sentiment mélancolique. On est familiarisé sans doute avec elle et le voisinage du cimetière, mêlé partout à la cité vivante au lieu d’être relégué comme chez nous hors des murs et dans quelque lieu solitaire, lui ôte son effet de mystère et de terreur.

A côté de ce chantier de tombes toujours en activité, et à qui les commandes ne manquent jamais, car la mort est la meilleure des pratiques, la vie fourmille, pullule et bourdonne joyeusement : les marchands de comestibles étalent leurs victuailles ; ce ne sont de toutes parts que tonneaux de fromage blanchâtre, semblable à du plâtre gras, et dont les Turcs se servent en guise de beurre ; que barils d’olives noires, que caques de caviar de Russie, que tas de pastèques et de concombres, que monceaux d’aubergines et de tomates aux tons violets et pourprés, que quartiers de viande saigneux pendus aux crocs des boucheries, entourées d’un cercle de maigres chiens en extase ; plus loin, la poissonnerie vous prend au nez par son âcre odeur maritime, et fait grimacer à vos yeux les formes monstrueuses des seiches, des poulpes, des vieilles, des scorpions de mer et autres bizarres habitants de l’empire salé que la nature ne semble pas avoir modelés pour la pure lumière du jour, et qu’elle cache prudemment dans les profondeurs verdâtres de ses abîmes.