Les narvals que l’on mange à Constantinople sont d’un aspect particulièrement formidable : ils ont six ou huit pieds de long, et se coupent par larges dalles ; leur tête tranchée, qu’étoile un œil rond, vitré et sanglant, vous menace encore de son épée, forte, rigide et bleuâtre comme de l’acier bruni. Rien n’est plus étrange que ce nez auquel se visse un glaive, et cela compose une étrange physionomie de poisson. — Quand je traversai la poissonnerie, il y avait précisément, sur quatre étaux se faisant face, quatre narvals énormes qui brandissaient formidablement leurs espadons et semblaient des raffinés de mer se provoquant en duel. Sneyders aurait tiré un grand parti de ce motif.

Ce qui frappe l’étranger à Constantinople, c’est l’absence de femmes dans les boutiques, il n’y a que des marchands et pas de marchandes. La jalousie musulmane s’accommoderait peu des rapports que le commerce nécessite ; aussi en a-t-elle écarté soigneusement un sexe auquel elle accorde peu de confiance. Beaucoup de petits détails de ménage, laissés chez nous aux femmes, sont remplis, en Turquie, par des gaillards athlétiques, aux biceps renflés, à la barbe crépue, au large col de taureau, ce qui nous paraît assez justement ridicule.

Si les femmes ne vendent pas, en revanche elles achètent ; on les voit stationner devant les boutiques par groupes de deux ou trois, suivies de leurs négresses, qui tiennent un sac ouvert, et à qui elles passent leurs acquisitions, comme Judith tendait la tête d’Holopherne à sa servante noire. Le marchandage paraît amuser les Turques autant que les Anglaises ; c’est un moyen comme un autre de passer le temps et d’échanger des paroles avec un être humain autre que le maître, et il est peu de femmes qui se refusent ce plaisir, surtout les femmes de la classe bourgeoise, car les cadines se font apporter les étoffes et les marchandises chez elles.

X
LES BAZARS

Si vous suivez les rues tortueuses qui mènent de l’échelle de Yeni-Djami à la mosquée du sultan Bayezid, vous arrivez au bazar d’Égypte, ou bazar des Drogues, grande halle que traverse d’une porte à l’autre une ruelle destinée à la circulation des marchandises et des acheteurs. Une odeur pénétrante, composée des aromes de tous ces produits exotiques, vous monte aux narines et vous enivre. — Là sont exposés par tas ou dans des sacs ouverts, le henné, le santal, l’antimoine, les poudres colorantes, les dattes, la cannelle, le benjoin, les pistaches, l’ambre gris, le mastic, le gingembre, la noix muscade, l’opium, le hachich, sous la garde de marchands aux jambes croisées, à l’attitude nonchalante, et qui semblent comme engourdis par la lourdeur de cette atmosphère saturée de parfums. « Ces montagnes de drogues aromatiques, » qui vous remettent en mémoire les comparaisons du Sir-Hasirim, ne sauraient vous arrêter bien longtemps.

Vous continuez votre route à travers le martelage assourdissant des chaudronniers et les grasses exhalaisons des gargotes qui étalent sur leur devanture des jattes pleines de ratatouilles turques peu appétissantes pour un estomac parisien, et vous atteignez le grand Bazar, dont l’aspect extérieur n’a rien de monumental : ce sont de hautes murailles grisâtres que surmontent de petits dômes de plomb semblables à des verrues, et auxquelles s’accrochent une foule de bouges et d’échoppes occupés par d’infimes industries.

Le grand Bazar, pour lui conserver le nom que les Francs lui donnent, couvre un immense espace de terrain, et forme comme une ville dans la ville, avec ses rues, ses ruelles, ses passages, ses carrefours, ses places, ses fontaines, inextricable labyrinthe où l’on a de la peine à se retrouver, même après plusieurs visites. Ce vaste espace est voûté, et le jour y tombe de ces petites coupoles dont j’ai parlé tout à l’heure, et qui mamelonnent le toit plat de l’édifice, jour doux, vague et louche, plus favorable au marchand qu’à l’acheteur. Je ne voudrais pas détruire l’idée de magnificence orientale que soulève ce mot : Bezestin de Constantinople, mais je ne saurais mieux comparer le bazar turc qu’au Temple de Paris, auquel il ressemble beaucoup comme disposition.

J’entrai par une arcade sans caractère architectural, et je me trouvai dans une ruelle particulièrement affectée aux parfumeurs : c’est là que se débitent les essences de bergamote et de jasmin, les flacons d’atar-gull dans des étuis de velours bordé à paillettes, l’eau de rose, les pâtes épilatoires, les pastilles du sérail gaufrées de caractères turcs, les sachets de musc, les chapelets de jade, d’ambre, de coco, d’ivoire, de noyaux de fruit, de bois de rose et de santal, les miroirs persans encadrés de fines peintures, les peignes carrés aux larges dents, tout l’arsenal de la coquetterie turque ; devant ces boutiques stationnent de nombreux groupes de femmes que leurs feredgés vert-pomme, rose-mauve ou bleu-de-ciel, leurs yachmaks opaques et soigneusement fermés, leurs bottines de maroquin jaune chaussées d’une galoche de même couleur, signent musulmanes en toutes lettres ; souvent elles tiennent à la main de beaux enfants habillés de vestes rouges ou vertes, passementées d’or, de pantalons à la mameluk en taffetas cerise, jonquille ou de toute autre couleur vive, qui brillent comme des fleurs dans l’ombre fraîche et transparente ; des négresses, enveloppées de l’habbarah à quadrilles bleus et blancs du Caire, se tiennent derrière elles et complètent l’effet pittoresque. Quelquefois aussi un eunuque noir, reconnaissable à son buste court, à ses longues jambes, à sa tête imberbe, grasse et flasque, enfoncée dans les épaules, surveille d’un air morose la petite troupe confiée à ses soins, et agite, pour faire ouvrir la foule, le courbach de cuir d’hippopotame, marque distinctive de son autorité. Le marchand, appuyé sur le coude, répond d’un air flegmatique aux mille questions des jeunes femmes qui fourragent les marchandises et mettent son étalage sens dessus dessous, questionnant à tort et à travers, demandant les prix et se récriant avec de petits éclats de rires incrédules.

Derrière ces étalages, il y a des arrière-boutiques auxquelles on monte par deux ou trois degrés, et où des objets plus précieux sont serrés dans des coffres et des armoires qui ne s’ouvrent que pour les acheteurs sérieux. Là se trouvent les belles écharpes rayées de Tunis, les tapis et les châles de Perse, dont la broderie imite à s’y tromper les palmes du cachemire, les miroirs de nacre de perle et de burgau, les tabourets incrustés et découpés pour poser les plateaux de sorbets, les pupitres à lire le Coran, les brûle-parfums en filigrane d’or ou d’argent, en cuivre émaillé et guilloché, les petites mains d’ivoire ou d’écaille pour se gratter le dos, les cloches de narghiléh en acier du Korassan, les tasses de Chine ou du Japon, tout le curieux bric-à-brac de l’Orient.

La principale rue du Bazar est surmontée d’arcades aux pierres alternativement noires et blanches, et la voûte offre des arabesques en grisaille à demi effacées dans le goût turc-rococo, qui se rapproche, plus qu’on ne le pense, du genre d’ornementation en usage sous Louis XV. Elle aboutit à un carrefour où s’élève une fontaine historiée et peinturlurée, dont l’eau sert aux ablutions, car les Turcs n’oublient jamais leurs devoirs religieux, et ils s’interrompent tranquillement au milieu d’un marché, laissant l’acheteur en suspens, pour s’agenouiller sur leurs tapis, orientés vers la Mecque, et faire leur prière avec autant de dévotion que s’ils étaient sous le dôme de Sainte Sophie ou du sultan Achmet.