Une des boutiques les plus fréquentées des étrangers est celle de Ludovic, un marchand arménien qui parle français et vous laisse, avec une patience parfaite, mettre sens dessus dessous son curieux magasin. J’y ai fait de longues stations, savourant un excellent café moka dans de petites tasses de Chine, contenues par des coquetiers de filigrane d’argent à la vieille mode turque. Rembrandt aurait trouvé là de quoi enrichir son musée d’antiques : vieilles armes, anciennes étoffes, orfévreries bizarres, poteries singulières, ustensiles hétéroclites et d’usage inconnu. Le vestiaire et le mobilier étrange qu’il fait scintiller à travers l’ombre de ses mystérieuses peintures est entassé dans les coins du magasin de Ludovic, où l’Orient pittoresque semble avoir laissé sa défroque, forcé qu’il est de revêtir l’absurde costume de la réforme, fausse livrée de civilisation endossée par un corps barbare. — Sur une petite table basse sont étalés des kandjars, des yatagans, des poignards aux fourreaux d’argent repoussé, aux gaînes de velours, de chagrin, de cuir d’Yemen, de bois, de cuivre, aux manches de jade, d’agate, d’ivoire, constellés de grenats, de turquoises, de corail, longs, étroits, larges, courbes, ondulés, de toutes les formes, de tous les temps, de tous les pays, depuis le damas du pacha, incrusté de versets du Koran en lettres d’or, jusqu’au grossier couteau du chamelier. Que de Zeibecs et d’Arnautes, que de beys et d’effendis, que d’omrahs et de rayahs ont dégarni leurs ceintures pour former ce précieux et baroque arsenal qui rendrait Decamps fou de joie !
Aux murailles pendent accrochées sous leur casque, avec un scintillement de fer, des cottes de mailles circassiennes, rayonnent des boucliers d’écailles de tortue, d’hippopotame, d’acier damasquiné, tout mamelonnés de bosses de cuivre ; se froissent des carquois mongols, s’appuient de longs fusils niellés, incrustés, à la fois armes et joyaux ; s’entrechoquent des masses d’armes tout à fait semblables à celles des chevaliers du moyen âge, et que l’imagerie turque ne manque jamais de mettre aux poings des Persans comme ridicule distinctif.
Dans les armoires papillotent les soies de Brousse, frissonnantes comme l’eau au clair de lune sous leur semis d’argent, les pantoufles et les blagues à tabac du Liban, avec leur légère trame d’or, leurs dessins et leurs losanges de couleur, les fines chemises de soie crêpée aux raies opaques et transparentes, les mouchoirs brodés de paillon doré, les cachemires de l’Inde et de la Perse, les pelisses vert-émir doublées de martre ou de zibeline, les vestes aux soutaches plus compliquées que les arabesques du plafond de la salle des Ambassadeurs à l’Alhambra, les dolmans roides d’or, les brocarts diamantés d’orfrois éblouissants, les machlas du Caire taillés sur le patron des dalmatiques byzantines, tout le luxe fabuleux, toute la richesse chimérique de ces pays de soleil que nous entrevoyons comme les mirages d’un rêve du fond de notre froide Europe. Ludovic vous permet de regarder, de déployer, de manier, de faire jouer sous la lumière ces merveilles orientales ; vous fouillez dans la garde-robe des Mille et une Nuits ; vous pouvez essayer, si cela vous plaît, la veste du prince Caramalzaman et déplier la robe authentique de la princesse Boudroulboudour.
Aux chapelets d’ambre, d’ébène, de corail, de santal ; aux cassolettes d’or émaillé, aux écritoires, aux coffrets et aux miroirs persans dont les peintures représentent des scènes du Mahabarata ; aux éventails de plumes de paon ou de faisan argus ; aux cloches de Hookas ciselées et niellées d’argent, à toutes ces ravissantes turqueries se mêlent inopinément des porcelaines de Sèvres et de Saxe, des faïences de Vincennes, des émaux de Limoges arrivés là on ne sait d’où. Mais rien n’est impossible au bric-à-brac, et la boutique de mademoiselle Delaunay se trouve transportée au Bezestin de Constantinople. — J’ai même vu là, entre deux nobles heaumes du Kurdistan à gorgerins de mailles, tout pareils à ceux des croisés de Godefroi de Bouillon, un de ces casques prussiens à pointe en paratonnerre, invention romantique et moyen âge du roi Louis, si agréablement raillée par Henri Heine dans son Conte d’hiver.
Quelle que soit la chose que vous désiriez, vous la trouverez chez Ludovic, fût-ce la marmite des janissaires, la hache d’armes de Mahomet II, ou la selle d’Al Borack.
Chaque rue du Bazar est affectée à une spécialité. Voici les vendeurs de babouches, de pantoufles et de bottines ; rien n’est plus curieux que ces étalages encombrés de chaussures extravagantes à bouts retroussés en toits chinois, à quartiers rabattus, en cuir, en maroquin, en velours, en brocart, piquées, pailletées, passementées, relevées de houppes de cygnes et de soie floche, impossibles pour des pieds européens. Il y en a qui sont cambrées et relevées du bec comme des gondoles vénitiennes ; d’autres désespéreraient Rhodope et Cendrillon par leur mignonne petitesse, et ont plutôt l’air d’étuis à bijoux que de pantoufles vraisemblables ; le jaune, le rouge, le vert disparaissent sous les cannetilles d’or et d’argent. Les souliers des enfants sont l’objet des plus charmants caprices de forme et d’ornementation. Pour la rue, les femmes se servent de bottes de maroquin jaune dont j’ai déjà eu l’occasion de parler ; car toutes ces jolies merveilles, faites pour les nattes de l’Inde et les tapis de Perse, resteraient bien vite engluées dans les boues de Constantinople.
Voilà les marchands de caftans, de gandouras et de robes de chambre en soie de Brousse. Ces costumes coûtent un prix très-modique, quoique les couleurs en soient d’un ton charmant et les tissus d’une souplesse extrême. Je regrette fort de n’avoir point acheté un grand dolman cerise fait de filets paille, à longues manches pendantes, qui m’aurait donné à Paris un air de mamamouchi très-respectable, et dans lequel j’eusse paru aussi beau que M. Jourdain pendant la cérémonie. Mais les douanes sont peu indulgentes pour ces innocentes fantaisies de voyageur. — Ces marchands vendent aussi des étoffes de Brousse, moitié soie et moitié fil, pour robes, gilets et pantalons à la mode européenne, très-fraîches, très-légères et très-coquettes. Cette industrie est nouvelle et vit par la protection d’Abdul-Medjid.
Les drapiers étalent des draps anglais aux couleurs criardes dont les lisières sont chamarrées de grosses lettres d’or et d’armoiries en paillon de cuivre, pour flatter le goût oriental. On y reconnaît la perfection bête de la mécanique et la fausseté de ton naturelle de la Grande-Bretagne. J’avoue que de pareilles dissonances me font grincer les dents, et que j’envoie de bon cœur à tous les diables l’industrie, le commerce et la civilisation qui produisent des rouges si hostiles, des bleus si acariâtres, des jaunes si insolents, et troublent pour je ne sais quel gain la sereine harmonie de ton de l’Orient.
Quand je pense que je rencontrerai sans doute ces horribles étoffes découpées en vestes, en gilets et en caftans, dans une mosquée, dans une rue, dans un paysage, dont elles détruisent tout l’effet par leurs couleurs insociables, une secrète fureur bouillonne en moi, et je souhaite que la mer engloutisse les vaisseaux qui portent ces abominations, que le feu détruise les fabriques où elles se trament et que la Great-Britain s’évapore dans son brouillard. J’en dirai autant des exécrables cotonnades de Rouen, de Roubaix et de Mulhouse, qui commencent à répandre en Orient leurs affreux petits bouquets, leurs atroces guirlandes et leurs sales mouchetures, semblables à des punaises écrasées. Si j’en parle avec tant d’amertume, c’est que j’ai eu la douleur profonde, et dont je ne me consolerai jamais, de voir trois petites filles turques, de huit à dix ans, belles comme des houris, et même beaucoup plus belles, car les houris n’existent pas, qui portaient sur une robe de rouennerie un caftan de drap anglais. Les rayons du soleil, quoique attirés par leurs charmants visages, n’osaient pas éclairer ces monstruosités modernes, et rebroussaient d’épouvante.
Heureusement, l’on est distrait de ces idées pénibles par l’étalage des vêtements d’enfants : ce ne sont que mignonnes vestes brodées d’or et d’argent, gentils pantalons bouffants de soie, petits caftans à soutaches, tarbouches puérils ornés de croissants ; un Orient en miniature, le plus joli et le plus coquet du monde.