Puis viennent, dans une ruelle spéciale, les trayeurs d’or, ceux qui font ces fils argentés et dorés dont on brode les blagues, les pantoufles, les mouchoirs, les gilets, les dolmans, les vestes ; derrière les vitres des montres étincellent sur leurs bobines ces fils brillants qui, plus tard, seront des fleurs, des feuillages, des arabesques. Là se font aussi ces cordonnets, ces nœuds si gracieux, si coquettement enchevêtrés et que notre passementerie ne saurait imiter. Les Turcs les fabriquent à la main en se servant de l’orteil de leur pied nu comme point d’attache.

Il y a là des joailliers dont les pierreries sont enfermées dans des coffres qu’ils ne quittent pas de l’œil, ou sous des vitrines placées hors de la portée des filous ; dans ces obscures boutiques, assez semblables à des échoppes de savetier, abondent des richesses incroyables. Les diamants de Visapour et de Golconde apportés par les caravanes ; les rubis du Giamschid, les saphirs d’Ormus, les perles d’Ophyr, les topazes du Brésil, les opales de Bohême, les turquoises de Macédoine, sans compter les grenats, les chrysoberils, les aigues-marines, les azerodrachs, les agates, les aventurines, les lapis-lazulis, sont entassés là par monceaux, car les Turcs ont beaucoup de pierreries, non-seulement comme luxe, mais comme valeurs. Ne connaissant pas les raffinements de la finance moderne, ils ne tirent aucun intérêt de leurs capitaux, ce qui, du reste, leur est rigoureusement interdit par le Coran, hostile à l’usure, comme l’Évangile, ainsi qu’on vient de le voir à l’occasion de l’emprunt turc, repoussé par le vieux parti national et religieux. Un diamant facile à cacher, à emporter, résume en lui une grande somme sous un petit volume. Au point de vue oriental, c’est un placement sûr, quoiqu’il ne rapporte rien ; mais allez donc persuader à l’avarice arabe ou turque de se dessaisir du pot de grès qui renferme son trésor, et cela sous prétexte de trois ou quatre pour cent, quand bien même la chose serait permise par Mahomet !

Ces pierres sont en général des cabochons, car les Orientaux ne taillent ni le diamant ni le rubis, soit qu’ils ne connaissent pas la poudre à égriser, soit qu’ils craignent de diminuer le nombre des carats en abattant les angles des pierres. Les montures sont assez lourdes et d’un goût génois ou rococo. L’art si fin, si élégant et si pur des Arabes a laissé peu de traces chez les Turcs. Ces joyaux consistent principalement en colliers, boucles d’oreilles, ornements de tête, étoiles, fleurs, croissants, bracelets, anneaux de jambe, manches de sabre et de poignard ; mais ils ne se révèlent dans tout leur éclat qu’au fond des harems, sur la tête et la poitrine des odalisques, sous les yeux du maître, accroupi dans un angle du divan, et tout ce luxe est, pour l’étranger, comme s’il n’existait pas. Quoique l’opulence des phrases précédentes, constellées de noms de pierreries, ait pu vous faire penser au trésor d’Haroun-al-Raschid et à la cave d’Aboulcasem, n’imaginez rien d’éblouissant et de jetant à droite et à gauche de folles bluettes de lumière. Les Turcs n’entendent pas l’étalage comme Fossin, Lemonnier, Marlet ou Bapst ; et les diamants bruts, jetés à poignées dans de petites sébiles de bois, ont l’apparence de grains de verre ; et pourtant on pourrait aisément dépenser un million dans une de ces boutiques de deux sous.

Le bazar des armes peut être considéré comme le cœur même de l’Islam. Aucune des idées nouvelles n’a franchi son seuil ; le vieux parti turc y siége gravement accroupi, professant pour les chiens de chrétiens un mépris aussi profond qu’au temps de Mahomet II. Le temps n’a pas marché pour ces dignes Osmanlis, qui regrettent les janissaires et l’ancienne barbarie, — peut-être avec raison. Là se retrouvent les grands turbans évasés, les dolimans bordés de fourrure, les larges pantalons à la mameluk, les hautes ceintures et le pur costume classique, tel qu’on le voit dans la collection d’Elbicei-Atika, dans la tragédie de Bajazet ou la cérémonie du Bourgeois gentilhomme. Vous revoyez là ces physionomies impassibles comme la fatalité, ces yeux sereinement fixes, ces nez d’aigle se recourbant sur une longue barbe blanche, ces joues brunes, tannées pas l’abus des bains de vapeur, ces corps à robuste charpente que délabrent les voluptés du harem et les extases de l’opium, cet aspect du Turc pur sang qui tend à disparaître, et qu’il faudra bientôt aller chercher au fond de l’Asie.

A midi, le bazar des armes se ferme dédaigneusement, et ces marchands millionnaires se retirent dans leurs kiosques sur la rive du Bosphore, et regardent d’un air courroucé passer les bateaux à vapeur, ces diaboliques inventions franques.

Les richesses entassées dans ce bazar sont incalculables : là se gardent ces lames de damas, historiées de lettres arabes, avec lesquelles le sultan Saladin coupait des oreillers de plume au vol, en présence de Richard Cœur-de-Lion, tranchant une enclume de sa grande épée à deux mains, et qui portent sur le dos autant de crans qu’elles ont abattu de têtes ; ces kandjars, dont l’acier terne et bleuâtre perce les cuirasses comme des feuilles de papier, et qui ont pour manche un écrin de pierreries ; ces vieux fusils à rouet et à mèche, merveilles de ciselure et d’incrustation ; ces haches d’armes qui ont peut-être servi à Timour, à Gengiskan, à Scanderbeg, pour marteler les casques et les crânes, tout l’arsenal féroce et pittoresque de l’antique Islam. Là rayonnent, scintillent et papillotent, sous un rayon de soleil tombé de la haute voûte, les selles et les housses brodées d’argent et d’or, constellées de soleils de pierreries, de lunes de diamants, d’étoiles de saphirs ; les chanfreins, les mors et les étriers de vermeil, féeriques caparaçons, dont le luxe oriental revêt les nobles coursiers du Nedj, les dignes descendants des Dahis, des Rabrâ, des Haffar et des Naâmah, et autres illustrations équestres de l’ancien turf islamite.

Chose remarquable pour l’insouciance musulmane, ce bazar est considéré comme si précieux, qu’il n’est pas permis d’y fumer ; — ce mot dit tout, car le Turc fataliste allumerait sa pipe sur une poudrière.

Pour donner un repoussoir à ces magnificences, parlons un peu du bazar des Poux. C’est la morgue, le charnier, l’équarrissoir où vont finir toutes ces belles choses, après avoir subi les diverses phases de la décadence. Le caftan qui a brillé sur les épaules du vizir ou du pacha achève sa carrière sur le dos d’un hammal ou d’un calfat ; la veste, où se moulaient les charmes opulents d’une Géorgienne du harem, enveloppe, souillée et flétrie, la carcasse momifiée d’une vieille mendiante. — C’est un incroyable fouillis de loques, de guenilles, de haillons, où tout ce qui n’est pas trou est tache ; tout cela pendille flasquement, sinistrement, à des clous rouillés, avec cette vague apparence humaine que conservent les habits longtemps portés, et grouille, remué vaguement par la vermine. Autrefois la peste se cachait sous les plis fripés de ces indescriptibles défroques maculées de la sanie des bubons, et s’y tenait tapie comme une araignée noire au fond de sa toile poussiéreuse, dans quelque angle immonde.

Le Rastro de Madrid, le Temple de Paris, l’ancienne Alsace de Londres, ne sont rien à côté de ce Montfaucon de la friperie orientale, qualifié par le nom significatif que je ne répéterai pas et que j’ai dit là-haut.

J’espère qu’on me pardonnera cette description fourmillante en faveur des pierreries, des brocarts, des flacons d’essence de roses de mon commencement ; — d’ailleurs, le voyageur est comme le médecin, il peut tout dire.