XI
LES DERVICHES TOURNEURS
Les derviches tourneurs ou mevélawites sont des espèces de moines mahométans qui vivent en communauté dans des monastères appelés tekkés. Le mot derviche signifie pauvre, ce qui n’empêche pas les derviches de posséder de grands biens dus aux legs et aux dons des fidèles. La désignation, vraie autrefois, s’est conservée, quoiqu’elle soit maintenant une antinomie.
Les muftis et les ulémas ne voient pas de très-bon œil les derviches, soit à cause de quelque dissidence secrète de doctrine, soit à cause de l’influence qu’ils ont sur le bas peuple, ou seulement à cause du mépris qu’a toujours professé le haut clergé pour les ordres mendiants ; quant à moi, qui ne suis pas assez fort en théologie turque pour débrouiller la chose, je me bornerai à considérer les derviches du côté purement plastique et à décrire leurs bizarres exercices.
Contrairement aux autres mahométans, qui empêchent les giaours d’assister en curieux aux cérémonies du culte, et les chasseraient outrageusement des mosquées s’ils essayaient de s’y introduire aux heures de prière, les derviches laissent pénétrer les Européens dans leurs tekkés, à la seule condition de déposer leur chaussure à la porte, et d’entrer pieds nus ou en pantoufles ; ils chantent leurs litanies et accomplissent leurs évolutions sans que la présence des chiens de chrétiens paraisse les déranger aucunement ; on dirait même qu’ils sont flattés d’avoir des spectateurs.
Le tekké de Péra est situé sur une place encombrée de tombes, de pieux de marbre à turbans et de cyprès séculaires, espèce d’annexe ou de succursale du petit Champ-des-Morts, où se trouve le tombeau du comte de Bonneval, le fameux renégat.
La façade, fort simple, se compose d’une porte surmontée d’un cartouche, historiée d’une inscription turque, d’un mur percé de fenêtres à grillages, laissant apercevoir des sépultures de derviches, car en Turquie les vivants coudoient toujours les morts, et d’une fontaine encastrée et treillissée, garnie de spatules de fer pendues à des chaînes, pour que les pauvres puissent boire commodément, et qu’entourent des groupes de hammals, altérés par la pénible montée de Galata. Tout cela n’a rien de monumental, mais ne manque pas de caractère ; les grands mélèzes du jardin, la coupole et le minaret blanc de la mosquée qu’on aperçoit dans le bleu du ciel, par-dessus la muraille, rappellent à propos l’Orient.
L’intérieur ressemble à toute autre habitation mahométane ; pas de ces longs cloîtres en arcade, de ces corridors interminables sur lesquels s’ouvrent des cellules, pieux cachots de reclus volontaires, de ces cours silencieuses où l’herbe pousse et où grésille une fontaine dans une vasque verdie. Rien de l’aspect froid, triste et sépulcral du couvent comme il est compris dans les pays catholiques ; mais de gais logements peints de couleurs riantes, éclairés du soleil, et au fond une merveilleuse échappée de vue du Bosphore, un magnifique panorama baigné d’air et de lumière : Scutari, Kadi-Keuï s’étalant sur la rive d’Asie, l’Olympe de Bythinie tout glacé de neige, les îles des Princes, taches d’azur sur la moire de la mer ; Seraï-Burnou, avec ses palais, ses kiosques, ses jardins ; Sultan-Achmet, flanqué de ses six minarets ; Sainte-Sophie, rayée de rose et de blanc comme une voile d’Yemen, et la forêt pavoisée des navires de toutes nations, spectacle toujours changeant, toujours nouveau, et dont on ne se lasse jamais !
La salle où s’exécutent les valses religieuses des tourneurs occupe le fond de cette cour. L’aspect extérieur ne rappelle la destination de l’édifice que par des chiffres enlacés et des suras du Koran tracées avec cette certitude de main que possèdent à un si haut degré les calligraphes turcs. Ces caractères contournés et fleuris jouent le rôle le plus heureux dans l’ornementation orientale ; ce sont des arabesques autant que des lettres.
L’intérieur rappelle à la fois la salle de danse et de spectacle ; un parquet parfaitement uni et ciré, qu’entoure une balustrade circulaire à hauteur d’appui, en occupe le centre ; de sveltes colonnes supportent une galerie de même forme, contenant des places pour les spectateurs de distinction, la loge du sultan et les tribunes destinées aux femmes. Cette partie, qu’on appelle le sérail, est défendue contre les regards profanes par des treillages très-serrés comme ceux qu’on voit aux fenêtres des harems. L’orchestre fait face au mirah, orné de tablettes bariolées de versets du Koran et de cartouches de sultans ou de vizirs bienfaiteurs du tekké. Tout cela est peint en blanc et en bleu et d’une propreté extrême : on dirait plutôt une classe disposée pour les élèves de Cellarius que le lieu d’exercice d’une secte fanatique.
Je m’assis, les jambes croisées, au milieu de Turcs et de Francs, également déchaux, tout près de la balustrade inférieure, au premier rang, de manière à ne rien perdre du spectacle. — Après une attente assez prolongée, les derviches arrivèrent lentement, deux par deux ; le chef de la communauté s’accroupit sur un tapis recouvert de peaux de gazelle, au-dessous du mirah, entre deux acolytes : c’était un petit vieillard au teint plombé et fatigué, la peau plissée de mille rides et le menton hérissé d’une barbe rare et grisonnante ; ses yeux, brillants par éclairs fugitifs dans sa face éteinte, au centre d’une large auréole de bistre, donnaient seuls un peu de vie à sa physionomie de l’autre monde.