Les derviches défilèrent devant lui, en le saluant à la manière orientale avec les marques du plus profond respect, comme on fait pour un sultan ou pour un saint ; c’était à la fois une politesse, un témoignage d’obéissance et une évolution religieuse ; les mouvements étaient lents, rhythmés, hiératiques, et, le rite accompli, chaque derviche allait prendre place en face du mirah.
La coiffure de ces moines musulmans consiste en un bonnet de feutre épais d’un pouce, d’un ton roussâtre ou brun, et que je ne saurais mieux comparer, pour la forme, qu’à un pot à fleurs renversé, dans lequel on aurait entré la tête ; un gilet et une veste d’étoffe blanche, une immense jupe plissée, de même couleur et semblable à la fustanelle grecque, des caleçons étroits et blancs aussi, descendant jusqu’à la cheville, composent ce costume, qui n’a rien de monacal dans nos idées et ne manque pas d’une certaine élégance. Pour le moment, on ne pouvait que l’entrevoir, car les derviches étaient affublés d’espèces de manteaux ou de surtouts verts, bleus, raisin-de-Corinthe, cannelle, ou de toute autre nuance, qui ne faisaient pas partie de l’uniforme, et qu’ils devaient quitter au moment de commencer leurs valses, pour les reprendre ensuite lorsqu’ils retomberaient haletants, ruisselants de sueur, brisés d’extase et de fatigue.
Les prières commencèrent, et avec elles les génuflexions, les prosternations, les simagrées ordinaires du culte musulman, si bizarres pour nous, et qui seraient aisément risibles sans la conviction et la gravité que les fidèles y mettent. Ces alternatives d’élévation et d’abaissement font penser aux poulets qui se précipitent avidement le bec contre terre et se relèvent après avoir saisi le grain ou le vermisseau qu’ils convoitent.
Ces oraisons sont assez longues, ou du moins le désir de voir les danses les fait paraître telles, surtout pour un curieux européen, qui n’espère pas s’aller reposer après sa mort sous l’ombrage de l’arbre Tuba, dans le paradis-sérail de Mahomet, et de s’y mirer pendant des éternités, aux yeux noirs des houris, toujours vierges ; néanmoins, ce bourdonnement pieux, par sa persistance monotone, finit par agir fortement sur l’organisme même des incrédules, et l’on conçoit qu’il impressionne les âmes croyantes et les entraîne merveilleusement pour ces exercices étranges, au-dessus de la puissance humaine, et qui ne peuvent s’expliquer que par une sorte de catalepsie religieuse assez semblable à l’insensibilité extra-naturelle des martyrs au milieu des plus atroces supplices.
Lorsqu’on eut psalmodié assez de versets du Koran, hoché suffisamment la tête et fait un nombre satisfaisant de prosternations, les derviches se levèrent, jetèrent leurs manteaux et refirent une procession circulaire autour de la salle. Chaque couple passa devant le chef, qui se tenait debout, et, après le salut échangé, faisait sur lui un geste de bénédiction ou de passe magnétique ; cette espèce de consécration s’exécute avec une étiquette singulière. Le dernier derviche béni en prend un autre dans le couple suivant et paraît le présenter à l’iman, cérémonie qui se répète de groupe en groupe jusqu’à l’épuisement de la bande.
Un changement remarquable s’était opéré déjà dans les physionomies des derviches ainsi préparés à l’extase. En entrant, ils avaient l’air morne, abattu, somnolent ; ils penchaient la tête sous leurs lourds bonnets ; maintenant leurs visages s’éclairaient, leurs yeux brillaient, leurs attitudes se relevaient et se raffermissaient, les talons de leurs pieds nus interrogeaient le parquet avec un mouvement de trépidation nerveuse.
Aux psalmodies du Koran nasillées en ton de fausset s’était joint un accompagnement de flûtes et de tarboukas. — Les tarboukas marquaient le rhythme et faisaient la basse, les flûtes exécutaient à l’unisson un chant d’une tonalité élevée et d’une douceur infinie.
Le motif du thème, ramené invariablement après quelques ondulations, finissait par s’emparer de l’âme avec une impérieuse sympathie, comme une femme dont la beauté se révèle à la longue et semble augmenter à mesure qu’on la contemple. Cet air, d’un charme bizarre, me faisait naître au cœur des nostalgies de pays inconnus, des tristesses et des joies inexplicables, des envies folles de m’abandonner aux ondulations enivrantes du rhythme. Des souvenirs d’existences antérieures me revenaient en foule, des physionomies connues et que cependant je n’avais jamais rencontrées dans ce monde me souriaient avec une expression indéfinissable de reproche et d’amour ; toutes sortes d’images et de tableaux de rêves oubliés depuis longtemps s’ébauchaient lumineusement dans la vapeur d’un lointain bleuâtre ; je commençais à balancer ma tête d’une épaule à l’autre, cédant à la puissance d’incantation et d’évocation de cette musique si contraire à nos habitudes et pourtant d’un effet si pénétrant. — Je regrette beaucoup que Félicien David ou Ernest Reyer, si habiles tous deux à saisir les rhythmes bizarres de la musique orientale, ne se soient pas trouvés là pour noter cette mélodie d’une suavité vraiment céleste.
Immobiles au milieu de l’enceinte, les derviches semblaient s’enivrer de cette musique si délicatement barbare et si mélodieusement sauvage, dont le thème primitif remonte peut-être aux premiers âges du monde ; enfin, l’un d’eux ouvrit les bras, les éleva et les déploya horizontalement dans une pose de Christ crucifié, puis il commença à tourner lentement sur lui-même, déplaçant lentement ses pieds nus, qui ne faisaient aucun bruit sur le parquet. Sa jupe, comme un oiseau qui veut prendre son vol, se mit à palpiter et à battre de l’aile. Sa vitesse devenait plus grande ; le souple tissu, soulevé par l’air qui s’y engouffrait, s’étala en roue, s’évasa en cloche comme un tourbillon de blancheur dont le derviche était le centre.
Au premier s’en était joint un second, puis un troisième, puis toute la bande avait suivi, gagnée par un vertige irrésistible.