Parfois un derviche s’arrêtait. Sa fustanelle continuait à palpiter quelques instants ; puis, n’étant plus soutenue par le tourbillon, s’affaissait lentement, et les plis évasés s’affaissaient et reprenaient leurs plis perpendiculaires comme ceux d’une draperie grecque antique. Alors le tourneur se précipitait à genoux, la face contre terre, et un frère servant venait le recouvrir d’un de ces manteaux dont j’ai parlé tout à l’heure ; de même qu’un jockey enveloppe de couvertures le pur sang qui vient de courir. L’iman s’approchait du derviche ainsi prosterné et figé dans une immobilité complète, murmurait quelques paroles sacramentelles et passait à un autre. Au bout de quelque temps, tous étaient tombés, terrassés par l’extase. Bientôt ils se relevèrent, firent encore une fois deux à deux leur promenade circulaire, et sortirent de la salle dans le même ordre qu’ils étaient entrés ; et moi j’allai reprendre mes souliers à la porte, parmi un tas de bottes et de savates, ébloui de ce spectacle vertigineux, et jusqu’au soir je vis tournoyer devant mes yeux de larges jupes blanches étalées, et j’entendis bourdonner à mes oreilles le thème implacablement suave de la petite flûte, sautillant sur la basse mugissante des tarboukas.
XII
LES DERVICHES HURLEURS
Quand on a vu les derviches tourneurs de Péra, on doit une visite aux derviches hurleurs de Scutari ; aussi je pris un caïque à Top’Hané, et deux paires de rames, maniées par de vigoureux Arnautes, m’emportèrent vers la rive d’Asie, malgré la violence du courant. Les eaux bouillonnantes se brisaient sous le soleil en millions de paillettes d’argent, rasées par des essaims d’oiseaux blancs et noirs, désignés sous le nom poétique d’âmes en peine, à cause de leur inquiétude perpétuelle ; on les voit filer sur le Bosphore par vols de deux ou trois cents, les pattes dans l’eau, les ailes dans l’air, avec une rapidité extraordinaire, comme s’ils poursuivaient une proie invisible, ce qui a les fait appeler aussi chasse-vent. — J’ignore leur étiquette ornithologique, mais ces deux sobriquets populaires me suffisent abondamment. Quand ils passent près des barques, on dirait des feuilles sèches emportées par un tourbillon d’automne, et ils éveillent toutes sortes d’idées rêveuses et mélancoliques.
Le débarcadère de Scutari se présente sous l’aspect le plus pittoresque. Une sorte de plancher flottant, composé de grosses poutres où se posent les goëlands et les albatros, forme un de ces premiers plans dont les graveurs anglais savent tirer si bon parti ; un café, entouré de bancs peuplés de fumeurs, s’avance dans l’eau sur un petit môle côtoyé de felouques, de caïques, de canots et d’embarcations de tout genre, à l’ancre ou amarrés, des figuiers et autres végétations d’un vert vivace ombragent un petit jardin attenant au café, qu’ils font ressortir par leurs tons vigoureux.
Les murailles blanches de la mosquée de Buyuk-Djami apparaissent au second plan. Cette mosquée produit un très-bon effet, avec sa coupole, son minaret, ses terrasses mamelonnées de petits dômes de plomb, ses arcades arabes, ses escaliers sur lesquels dorment des soldats et des hammals et ses masses de maçonnerie entremêlées de touffes de verdure.
Une fontaine toute bordée d’arabesques, de rinceaux et de fleurs, toute bariolée d’inscriptions turques sculptées en relief dans le marbre, surmontée d’un de ces charmants toits en auvent dont le bon goût moderne a décoiffé la fontaine de Top’Hané, occupe gracieusement le centre de la petite place en forme de quai à laquelle aboutit la principale rue de Scutari.
Au pied de cette fontaine, dont les robinets taris ne versent plus d’eau, s’abritent des essaims de femmes en feredgés blancs, roses, verts ou lilas, assises, debout, accroupies dans des poses d’une gracieuse nonchalance, berçant de beaux enfants entre leurs bras, et surveillant les jeux des plus grands d’un long regard de leur œil noir.
Des loueurs de chevaux avec leurs bêtes, des saïs tenant en bride les montures de leurs maîtres, des talikas, espèces de fiacres turcs, des arabas à la vieille mode, attelés de buffles noirs ou de bœufs d’un gris argenté, des chiens roux dormant en tas au soleil, animent le tableau de leurs groupes variés et de leurs oppositions de formes et de couleurs.
Au fond s’étend la ville de Scutari avec ses maisons peintes en rouges, ses minarets blancs se détachant sur le noir rideau de cyprès de son Champ-des-Morts. La grande rue de Scutari, qui s’élève graduellement jusqu’au sommet de la colline, a la physionomie beaucoup plus franchement turque qu’aucune de celles de Constantinople. On sent qu’on est sur la terre d’Asie, sur le sol véritable de l’Islam. Nulle idée européenne n’a franchi ce bras de mer étroit que quelques coups de rames suffisent à traverser. — Les anciens costumes, turbans évasés, longues pelisses, caftans de couleurs claires, se rencontrent bien plus fréquemment à Scutari qu’à Constantinople. La réforme ne semble pas y avoir pénétré.
La rue est bordée de marchands de tabac étalant sur une planchette leurs blondes meules de latakyé surmontées d’un citron, de gargotiers faisant rôtir le kébab à des broches perpendiculaires, de pâtissiers enfournant le baklava, de bouchers suspendant à des chaînettes des quartiers de viande au milieu d’un tourbillon de mouches, d’écrivains traçant des suppliques dans une échoppe placardée de tableaux calligraphiques, de cawadjis apportant à leurs pratiques le narghilé à la carafe limpide, au long tuyau de cuir flexible.