Quelquefois, la rue s’interrompt pour faire place à un petit cimetière qui s’intercale familièrement entre une boutique de confiserie et un vendeur de râpes de maïs. — Plus loin, une vingtaine de maisons manquent, et sont remplacées par un tas de cendres au milieu desquelles s’élèvent les cheminées de briques qui seules ont pu résister à la violence du feu.

Des arabas remplis de femmes assises les jambes croisées, montent ou descendent la rue, au pas modéré de grands bœufs bleuâtres, conduits par un saïs, qui souvent tient la corne de la bête sous la main. Les chiens, endormis au milieu de la voie publique, se dérangent à peine, au risque de se faire broyer sous l’ongle des lourds fissipèdes ou l’orbe des roues massives. Heureusement la marche de ces chars primitifs est lente, et les Turcs ne sont jamais pressés.

De ces arabas dorés et peints, et recouverts d’une toile ajustée sur des cerceaux, partent des éclats de voix et des rires joyeux ; l’œil furtif en s’y plongeant peut entrevoir des visages moins sévèrement voilés et qui peuvent se croire à l’abri des regards profanes. Sur le devant, de petites filles d’une dizaine d’années, non masquées encore par le yachmack impitoyable, trahissent, par leur beauté précoce, l’incognito de leurs mères accroupies un peu en arrière. De ces longs yeux noirs en amande, de ces sourcils marqués comme à l’encre de Chine, de ces nez légèrement aquilins, de ces ovales réguliers, de ces bouches empourprées de grenade, il n’est pas difficile, en les accentuant un peu, de conclure au type si mystérieusement dérobé de la Vénus turque.

Voici un convoi qui passe : un cercueil, couvert d’une draperie verte, appuyé sur les épaules de six hommes marchant d’un pas rapide, se dirige en toute hâte au grand Champ-des-Morts de Scutari ; il trouvera là, sous l’ombre des hauts cyprès, dans la terre maternelle d’Asie, un repos que les Francs d’Europe ne troubleront pas.

Des pâtres, traînant un mouton monstrueux, d’une obésité phénoménale, grossie encore par ses longues laines, se croisent avec le convoi, qui court comme si le diable l’emportait ; des soldats à cheval passent d’un air indolent et fier ; des chameaux, ayant en tête un petit âne, défilent en balançant leur col d’autruche, agitant leurs babines velues, en partance pour quelque lointaine caravane, et, à travers cette foule mouvante et bigarrée, j’arrive avec mes compagnons dans le haut Scutari, au tekké des derviches hurleurs.

Il est trop tôt. L’heure turque, se comptant à partir du lever du soleil, ne coïncide pas avec l’heure française, et demande des supputations perpétuelles, causes de nombreuses erreurs, surtout dans les premiers temps. En attendant, nous allons prendre du café, fumer un chibouck et boire des verres d’eau sur les bancs extérieurs d’un café situé à l’entrée du cimetière. Nous sommes servis par un petit garçon aux yeux vifs, à la mine intelligente, qui se multiplie et suffit aux demandes souvent opposées des consommateurs. Il apporte souvent du feu d’une main et de l’autre de l’eau, comme les petits génies des initiations antiques voltigeant sur le fond brun des vases étrusques.

Ayant épuisé toutes les ressources que peut offrir le café turc à un désœuvrement forcé, nous entrâmes dans la cour du tekké, ornée d’une fontaine en forme de tombeau, rappelant ces cercueils à dos d’âne recouverts de cachemire, qu’on aperçoit, à travers les grillages, dans les Turbés (chapelles funèbres) des sultans. Un marchand de gâteaux faits avec de la fécule de riz, et qu’on mange arrosés de quelques gouttes d’eau de cerise ou d’eau de rose, nous fournit un moyen d’apaiser ou plutôt de tromper notre appétit, éveillé par l’air de la mer, l’attente et l’espace de temps écoulé depuis un déjeuner frugal, mais détestable, fait le matin à Constantinople. Ce marchand trimbalait ses gâteaux sur un plateau de fer-blanc très-propre, posé devant lui en forme d’éventaire, et sa marchandise, qu’eût sans doute critiquée Brillat-Savarin ou Carême, avait au moins le mérite de n’être pas chère. Pour quelques menues pièces de monnaie, on pouvait s’en rassasier.

Près de la porte du tekké se tenait assis un personnage fort étrange, enveloppé d’un grossier sayon de poil de chameau montrant la corde, la tête ceinte d’un bout de chiffon tortillé en manière de turban. Je n’oublierai jamais ce masque court, camard, élargi, qui semblait s’être écrasé sous la pression d’une main puissante, comme ces grotesques de caoutchouc qu’on fait changer d’expression en appuyant le pouce dessus ; de grosses lèvres bleuâtres, épaisses comme celles d’un nègre ; des yeux de crapaud, ronds, fixes, saillants ; un nez sans cartilage, une barbe courte, rare et frisée ; un teint de cuir fauve, glacé de tons rances et plus culotté de ton qu’un Espagnoleto, formaient un ensemble bizarrement hideux, tenant plus du cauchemar que de la réalité. Si, au lieu de ses haillons sordides ce monstre eût porté un surcot mi-parti, on eût pu le prendre pour un de ces fous de cour qu’on voit dans les anciens tableaux d’apparat, un perroquet sur le poing ou tenant un lévrier en laisse.

C’était un fou, en effet. Les Turcs les laissent vaguer et les vénèrent comme des saints. Ils pensent que Dieu habite ces cervelles que la pensée a laissées vides, et ils leur pardonnent tout comme aux petits enfants, parce qu’ils ne savent ce qu’ils font.

Celui-là avait pris en affection la cour du tekké, et il restait là sur son bloc de pierre toute la journée, dodelinant de la tête, marmottant la formule de l’Islam, roulant un chapelet entre ses doigts et suivant de son œil idiot quelque vague hallucination qui le faisait sourire. Abruti dans un kief dont il n’était distrait que par un fourmillement trop importun de vermine, qu’il apaisait à la manière du mendiant de Murillo, il semblait jouir de la béatitude la plus parfaite. Une pipe au bouquin usé, au tuyau d’érable, au lulé noirci par un long usage, était appuyée au mur près de lui, et de temps à autre il aspirait quelques gorgées de fumée avec une satisfaction enfantine et profonde.