Quelques dévots à mine fanatique embrassaient pieusement ce dégoûtant personnage, qui se laissait faire comme une difforme idole indoue ou japonaise ; puis, quittant leurs babouches, pénétraient dans la salle intérieure du tekké. — Quant à nous, l’on ne nous permit d’entrer que lorsque les prières préparatoires eurent été dites ; nous entendions du dehors ces psalmodies graves et d’un beau caractère religieux rappelant le plain-chant grégorien, auquel l’accent guttural particulier aux hommes de l’Orient donnait un cachet plus sauvage.

Nous ajoutâmes nos chaussures au tas de babouches entassées à la porte, et nous prîmes place derrière une balustrade de bois avec quelques autres personnes, parmi lesquelles se trouvaient deux capucins en costume, froc de bure et la corde aux reins. Je ne remarquai pas qu’ils fussent vus de mauvais œil par la partie mahométane de l’assemblée, tolérance louable, surtout dans un conventicule de fanatiques.

La salle des derviches hurleurs de Scutari n’est pas de forme circulaire comme celle des derviches tourneurs de Péra. C’est un parallélogramme dénué de tout caractère architectural ; aux murailles nues sont suspendues une quinzaine d’énormes tambours de basque et quelques écriteaux parafés de versets du Koran. Du côté du mirah, au-dessus du tapis où s’asseyent l’iman et ses acolytes, le mur présente un genre de décoration féroce, qui fait songer à l’atelier d’un tortionnaire ou d’un inquisiteur ; ce sont des espèces de dards terminés par un cœur de plomb, d’où pendent des chaînettes, des lardoires affilées, des masses d’armes, des tenailles, des pinces et toutes sortes d’instruments de formes inquiétantes et barbares, d’un usage incompréhensible, mais effrayant, qui vous font venir la chair de poule comme la trousse déployée d’un chirurgien avant une opération. C’est avec ces atroces outils que les derviches hurleurs se flagellent, se tailladent et se perforent, lorsqu’ils sont parvenus au plus haut degré de fureur religieuse, et que les cris ne suffisent plus pour exprimer leur délire saintement orgiaque.

L’iman était un grand vieillard osseux, sec, à figure sillonnée et ravinée, très-digne et très-majestueux. A côté de lui se tenait un beau jeune homme au turban blanc retenu par une bandelette d’or transversale, à pelisse vert-émir, comme en portent les descendants du prophète ou les hadjis qui ont fait le pèlerinage de la Mecque ; son profil, pur, triste et doux, offrait plutôt le type arabe que le type turc, et son teint, d’un ton olivâtre uni, semblait confirmer cette origine.

En face étaient rangés les derviches dans la pose sacramentelle, répétant à l’unisson une espèce de litanie entonnée par un gros homme à poitrine d’Hercule, à col de taureau, doué de poumons de fer et d’une voix de stentor. A chaque verset, ils se balançaient la tête d’avant en arrière et d’arrière en avant, avec ce mouvement de magot ou de poussah qui finit par donner un vertige sympathique quand on le regarde longtemps.

Quelquefois un des spectateurs musulmans, étourdi par cette oscillation irrésistible, quittait sa place en chancelant, se mêlait aux derviches, se prosternait et commençait à s’agiter comme un ours en cage.

Le chant s’élevait de plus en plus ; le dandinement se précipitait, les visages commençaient à devenir livides et les poitrines haletantes. Le coryphée accentuait les paroles saintes avec un redoublement d’énergie, et nous attendions, pleins d’anxiété et de terreur, les scènes qui allaient suivre.

Quelques derviches, entraînés à point, s’étaient levés et continuaient leurs soubresauts, au risque de se fendre la tête contre les murs et de se luxer les vertèbres du col par ces furieuses saccades.

Bientôt tout le monde fut debout. C’est le moment où l’on décroche les tambours de basque, mais cette fois on ne le fit pas, les sujets étaient assez excités, et d’ailleurs, à cause du jeûne du Ramadan, on ne voulait pas les pousser trop. Les derviches formèrent une chaîne en se mettant les bras sur les épaules, et commencèrent à justifier leur nom en tirant du fond de leur poitrine un hurlement rauque et prolongé : Allah-hou ! qui ne semble pas appartenir à la voix humaine.

Toute la bande, rendue solidaire de mouvement, recule d’un pas, se jette en avant avec un élan simultané et hurle d’un ton sourd, enroué, qui ressemble au grommellement d’une ménagerie de mauvaise humeur, quand les lions, les tigres, les panthères et les hyènes trouvent que l’heure de la nourriture se fait bien attendre.