Puis l’inspiration arrive peu à peu, les yeux brillent comme des prunelles de bêtes fauves au fond d’une caverne ; une écume épileptique mousse aux commissures des lèvres, les visages se décomposent et luisent lividement sous la sueur ; toute la file se couche et se relève sous un souffle invisible comme des épis sous un vent d’orage, et toujours, à chaque élan, le terrible Allah-hou ! se répète avec une énergie croissante.

Comment des hurlements pareils, répétés pendant plus d’une heure, ne font-ils pas éclater la cage osseuse de la poitrine et jaillir le sang des vaisseaux rompus ? c’est ce que je ne saurais m’expliquer.

L’un des derviches, placé au milieu de la file, avait une tête tout à fait caractéristique ; vous avez vu, sans nul doute, pendu au mur de quelque atelier, le masque en plâtre de Géricault avec ses tempes creuses, ses orbites profondes, ses pommettes sculptées en relief, son nez d’aigle pincé par la Mort, sa barbe poissée et collée des sueurs de l’agonie ; eh bien ! étendez sur ce moulage funèbre un vieux parchemin jaune, et vous aurez l’image la plus exacte du derviche hurleur de Scutari, émacié et comme disséqué par l’entraînement du fanatisme. Cette sauvage et vigoureuse maigreur me faisait penser à ces vers farouches dans lesquels Chanfara, le poëte-coureur, dessine son abrupte physionomie. Le derviche eût pu dire comme lui : « Je me mets en course le matin n’ayant pris qu’une bouchée, comme un loup aux fesses maigres, au poil gris, qu’une solitude conduit à une autre ; lorsque la plante calleuse de mes pieds frappe une terre dure semée de cailloux, elle en tire des étincelles, elle les fait voler en éclats ; tout maigre que je suis, j’aime à faire mon lit de la terre, et j’étends sur sa face un dos que tiennent à distance des vertèbres arides ; j’ai pour oreiller un bras décharné dont les jointures saillantes semblent des osselets lancés par un joueur et tombés de champ. »

Les hurlements étaient devenus des rugissements ; le derviche dont je viens d’esquisser le portrait balançait sa tête flagellée de longs cheveux noirs, et tirait de sa poitrine de squelette des rauquements de tigre, des grommellements de lion, des glapissements de loup blessé saignant dans la neige, des cris pleins de rage et de désir, des râles de voluptés inconnues, et quelquefois des soupirs d’une tristesse mortelle, protestations du corps broyé sous la meule de l’âme.

Excitée par l’ardeur fiévreuse de cet enragé dévot, toute la troupe, ramassant un reste de force, se jetait en arrière d’un seul bloc, puis se lançait en avant comme une ligne de soldats ivres, en hurlant un suprême Allah-hou ! sans rapport avec les sons connus et tel qu’on peut supposer le beuglement d’un mammouth ou d’un mastodonte dans les prêles colossales des marais antédiluviens ; le plancher tremblait sous le piétinement rhythmique de la bande hurlante, et les murailles semblaient prêtes à se fendre comme les remparts de Jéricho à ces clameurs horribles.

Les deux capucins riaient imbécilement dans leur barbe, trouvant tout cela absurde, sans songer qu’eux-mêmes étaient des espèces de derviches catholiques, se mortifiant d’une autre manière pour se rapprocher d’un dieu différent ; les derviches cherchaient Allah et l’appelaient de leurs hurlements, comme les capucins cherchent Jéhovah dans la prière, le jeûne et les exercices ascétiques. — J’avoue que cette inintelligence me mit de mauvaise humeur, moi qui comprends le prêtre d’Athys, le fakir indou, le trappiste et le derviche se tordant sous l’immense pression de l’éternité et de l’infini, et tâchant d’apaiser le dieu inconnu par l’immolation de leur chair et les libations de leur sang. Ce derviche qui faisait rire les capucins me paraissait à moi aussi beau, avec sa figure hallucinée, que le moine de Zurbaran, livide d’extase et ne laissant briller dans son ombre qu’une bouche qui prie et deux mains éternellement jointes.

L’exaltation était au comble ; les hurlements se succédaient sans intervalle ; une fauve odeur de ménagerie se dégageait de tous ces corps en sueur. A travers la poussière soulevée par les pieds de ces forcenés, grimaçaient vaguement, comme à travers un brouillard roussâtre, des masques convulsés, épileptiques, illuminés d’yeux blancs et de sourires étranges.

L’iman se tenait debout devant le mirah, encourageant la frénésie grandissante du geste et de la voix. Un jeune garçon se détacha du groupe et s’avança vers le vieillard ; je vis alors à quoi servait la terrible ferraille suspendue au mur ; des acolytes décrochèrent de son clou une lardoire excessivement aiguë et la remirent à l’iman, qui traversa de part en part les joues du jeune dévot avec ce fer effilé, sans que celui-ci donnât la moindre marque de douleur. L’opération faite, le pénitent retourna à sa place et continua son dodelinement frénétique. Rien n’était plus bizarre que cette tête à la broche ; on eût dit une de ces charges de pantomime où Arlequin passe sa batte à travers le corps de Pierrot ; — seulement ici la charge était réelle.

Deux autres fanatiques se lancèrent au milieu de la salle, nus jusqu’à la ceinture ; on leur remit deux de ces dards aigus terminés par un cœur de plomb et des chaînettes de fer, et, les brandissant de chaque main, ils se mirent à exécuter une sorte de danse des poignards désordonnée, violente, pleine de soubresauts imprévus et de cabrioles galvaniques. Seulement, au lieu d’éviter les pointes des dards, ils se précipitaient dessus avec fureur afin de se piquer et de se blesser ; ils roulèrent bientôt à terre, épuisés, pantelants, ruisselants de sang, de sueur et d’écume comme des chevaux labourés par l’éperon et tombant de fatigue près du but.

Une jolie petite fille de sept ou huit ans, pâle comme la Mignon de Goethe, et roulant des yeux d’un noir nostalgique, qui s’était tenue près de la porte pendant toute la cérémonie, s’avança toute seule vers l’iman. Le vieillard l’accueillit d’une façon amicale et paternelle. La petite fille s’étendit sur une peau de mouton déroulée à terre, et l’iman, les pieds chaussés de larges babouches et soutenus par ses deux assistants, monta sur ce frêle corps et s’y tint debout pendant quelques secondes. Puis il descendit de ce piédestal vivant, et la petite fille se releva toute joyeuse.