Des femmes apportèrent de petits enfants de trois ou quatre ans qui furent couchés successivement sur la peau de mouton et délicatement foulés aux pieds par l’iman. Les uns prenaient bien la chose, les autres criaient comme des geais plumés vifs. On voyait les yeux leur sortir de la tête, et leurs petites côtes ployer sous cette pression énorme pour eux ; les mères, les yeux brillants de foi, les reprenaient dans leurs bras et les apaisaient par quelques caresses ; aux enfants succédèrent des jeunes gens, des hommes faits, des militaires, et même un officier supérieur, qui se soumirent à la salutaire imposition des pieds, car, dans les idées musulmanes, cette pression guérit de toutes les maladies.

En sortant du tekké, nous revîmes le jeune garçon dont l’iman avait traversé les joues avec une lardoire. Il avait retiré l’instrument de torture, et deux légères cicatrices violettes déjà refermées indiquaient seules le passage du fer.

XIII
LE CIMETIÈRE DE SCUTARI

Je ne sais pourquoi les cimetières turcs ne m’inspirent pas la même tristesse que les cimetières chrétiens. Une visite au Père-Lachaise me plonge dans une mélancolie funèbre pour plusieurs jours, et j’ai passé des heures entières au Champ-des-Morts de Péra et de Scutari sans éprouver d’autre sentiment qu’une vague et douce rêverie ; est-ce à la beauté du ciel, à l’éclat de la lumière, au charme romantique du site que se doit attribuer cette indifférence, ou bien aux préjugés de religion, agissant à votre insu et vous faisant mépriser des sépultures d’infidèles avec lesquels on n’a aucune solidarité dans l’autre monde ? C’est ce que je n’ai pu bien démêler, quoique j’y aie souvent réfléchi ; cela tient peut-être à des raisons purement plastiques.

Le catholicisme a entouré la mort d’une sombre poésie d’épouvante inconnue au paganisme et au mahométisme ; il a revêtu ses tombeaux de formes lugubres, cadavéreuses, combinées pour causer la terreur, tandis que les urnes antiques s’entourent de gais bas-reliefs où de gracieux Génies jouent parmi les feuillages, et que les cippes musulmans, diaprés d’azur et d’or, semblent, sous l’ombre de beaux arbres, plutôt les kiosques de l’éternel repos que la demeure d’un cadavre. — Là-bas j’ai souvent fumé ma pipe sur une tombe, action qui me semblerait irrévérente ici, et pourtant une mince lame de marbre me séparait seule du corps inhumé à fleur de terre.

Plus d’une fois j’ai traversé le cimetière de Péra, par les clairs de lune les plus fantastiques, à l’heure où les blanches colonnes funèbres se dressent dans l’ombre, comme les nonnes de Sainte-Rosalie au troisième acte de Robert le Diable, sans que mon cœur battît une pulsation de plus ; prouesse que je n’exécuterais au cimetière Montmartre qu’avec une invincible horreur, des moiteurs glacées dans le dos et des tressaillements nerveux au moindre bruit, quoique j’aie affronté cent fois, en ma vie de voyageur, des sujets d’épouvante bien autrement réels ; mais, en Orient, la mort se mêle si familièrement à la vie, qu’on n’en a plus aucun effroi. Des défunts sur lesquels on prend son café, avec qui l’on fume son chibouck, ne peuvent devenir des spectres. Aussi, en sortant de la ménagerie des derviches hurleurs, acceptai-je avec plaisir, pour me reposer de ce spectacle hideux, la proposition d’une promenade au Champ-des-Morts de Scutari, le mieux situé, le plus vaste et le plus peuplé de l’Orient.

C’est un immense bois de cyprès couvrant un terrain montueux, coupé de larges allées et tout hérissé de cippes sur un espace de plus d’une lieue. — On ne se fait pas une idée, dans les pays du Nord, en voyant ces maigres quenouilles qu’on y appelle des cyprès, du degré de beauté et de développement qu’acquiert, sous de plus chaudes latitudes, cet arbre ami des tombeaux, mais qui n’éveille en Orient aucune pensée mélancolique et orne les jardins aussi bien que les cimetières.

Avec l’âge, le tronc du cyprès se divise en nervures rugueuses semblables aux agrégations de colonnettes gothiques des cathédrales ; son écorce effritée s’argente de nuances grises, ses branches s’insèrent d’une façon inattendue, et font des coudes curieusement difformes, sans détruire cependant le dessin pyramidal et la direction ascensionnelle du feuillage, massé tantôt par groupes épais, tantôt par touffes clair-semées. Ses racines tortueuses et déchaussées agrippent la terre au rebord des routes, comme des serres de vautour posé sur une proie, et quelquefois ressemblent à des serpents à moitié rentrés dans leur trou.

Sa verdure solide et sombre ne se décolore pas aux âpres feux du soleil et garde toujours assez de vigueur pour trancher sur le bleu intense du ciel. — Nul arbre n’a l’attitude plus majestueuse, plus grave et plus sérieuse en même temps. Son uniformité apparente se varie d’accidents appréciés du peintre, mais qui ne dérangent pas l’ordonnance générale. Il s’associe admirablement à l’architecture des villas italiennes et mêle à propos sa pointe noire aux colonnes blanches des minarets ; ses draperies brunes forment au sommet des collines un fond sur lequel se détachent les maisons de bois colorié des villes turques par touches vermeilles et papillotantes.

J’avais déjà pris en Espagne, dans le Géneralife et l’Alhambra, un amour du cyprès que mon séjour à Constantinople n’a fait qu’augmenter en le satisfaisant. Deux cyprès surtout ont ineffaçablement gravé leur silhouette dans ma mémoire, et le nom de Grenade ne peut être prononcé sans que je les voie jaillir aussitôt au-dessus des murailles rouges de l’ancien palais des rois maures, dont ils sont à coup sûr contemporains. Avec quel plaisir je les apercevais,