Noirs soupirs de feuillage élancés vers les cieux,
lorsque je revenais de mes excursions dans les Alpujarras, en compagnie du chasseur d’aigles Romero ou du cosario Lanza, monté sur une mule aux harnais couverts de fanfreluches et de grelots ! Mais retournons aux cyprès de Scutari, dignes de poser pour Marilhat, Decamps et Jadin.
A côté de chaque tombe on plante un cyprès ; tout arbre debout représente un mort couché, et, comme dans cette terre saturée d’engrais humain la végétation jouit d’une grande activité, et que tous les jours de nouvelles fosses se creusent, la forêt funèbre s’accroît vite en hauteur et en largeur. Les Turcs ne connaissent pas ce système de concessions temporaires et de reprises de terrain qui fait ressembler les cimetières de Paris à des bois en coupes réglées. L’économie de la mort n’est pas si bien entendue par ces honnêtes barbares : chaque mort, pauvre ou riche, une fois étendu sur sa dernière couche, y dort jusqu’à ce que les trompettes du jugement dernier le réveillent, et du moins la main des hommes ne l’y trouble pas.
Près de la cité vivante, la nécropole s’étend d’une façon indéfinie, se recrutant d’habitants paisibles et qui n’émigrent jamais. Les inépuisables carrières de Marmara fournissent à chacun de ces citoyens muets un poteau de marbre qui dit son nom et sa demeure, et, quoiqu’un cercueil tienne bien peu de place et que les rangs soient pressés, la ville morte couvre plus d’étendue que l’autre : des millions de trépassés gisent là depuis la conquête de Byzance par Mahomet II. Si le temps, qui détruit tout, même le néant, ne renversait les stèles tumulaires et ne les décoiffait de leurs turbans, et si la poussière des années, ces fossoyeuses invisibles, ne recouvrait lentement les débris des tombes brisées, un statisticien patient pourrait, en additionnant ces colonnes funèbres, obtenir le chiffre de la population de Constantinople, à compter de 1453, date de la chute de l’empire grec. Sans l’intervention de la nature, qui tend partout à reprendre ses formes primitives, l’empire turc ne serait bientôt plus qu’un vaste cimetière d’où les morts chasseraient les vivants.
Je suivis d’abord la grande allée, bordée de deux immenses rideaux d’un vert sombre de l’effet le plus féeriquement funèbre ; des marbriers, tranquillement accroupis, sculptaient des tombeaux sur le bord du chemin ; des arabas passaient remplis de femmes se rendant à Hyder-Pacha ; des filles de joie musulmanes, aux sourcils rejoints par un trait d’encre de Chine, et dont le fard transparaissait sous un yachmack de mousseline claire, flânaient, agaçant des Jean-Jean turcs d’œillades lascives et de rires sonores. Bientôt je quittai la route battue, et, laissant mes compagnons, je me dirigeai au hasard à travers tombes pour étudier de près l’attitude orientale de la mort. J’ai déjà dit, à propos du Petit-Champ de Péra, que les tombeaux turcs se composent d’une espèce de terme de marbre terminé par une boule simulant vaguement un visage humain et coiffé d’un turban dont les plis et la forme indiquent la qualité du défunt, — maintenant le turban est remplacé par un fez colorié ; — une pierre ornée d’une tige de lotus ou d’un cep de vigne, avec pampres et grappes sculptés en relief et peints, désigne les femmes. Au pied de ce cippe, qui ne varie guère que par le plus ou moins de richesse de la dorure et des couleurs, s’allonge ordinairement une dalle creusée à son milieu d’un petit bassin de quelques pouces de profondeur où les parents et les amis du mort déposent des fleurs et versent du lait ou des parfums.
Il arrive un jour que les fleurs se fanent et ne sont plus renouvelées, car il n’est pas de douleur éternelle, et la vie serait impossible sans l’oubli. L’eau de pluie remplace l’eau de rose ; les petits oiseaux viennent boire les larmes du ciel à l’endroit où tombaient les larmes du cœur. Les colombes trempent leurs ailes dans cette baignoire de marbre, se sèchent en roucoulant au soleil sur le cippe voisin, et le mort, trompé, croit entendre un soupir fidèle. Rien n’est plus frais et plus gracieux que cette vie ailée gazouillant sur des tombes. Quelquefois un Turbé aux arcades moresques s’élève monumentalement entre les sépultures plus humbles et sert de kiosque sépulcral à un pacha entouré de sa famille.
Les Turcs, qui sont graves, lents, majestueux pour toutes les actions de la vie, ne se hâtent que pour la mort. Le corps, aussitôt qu’il a subi les ablutions lustrales, est emporté vers le cimetière au pas de course, orienté du côté de la Mecque, et recouvert promptement de quelques poignées de poussière ; cela tient à une idée superstitieuse. Les musulmans croient que le cadavre souffre tant qu’il n’est pas rendu à la terre, d’où il est sorti. — L’iman interroge, sur les principaux articles de foi du Koran, le défunt, dont le silence est pris pour un acquiescement ; les assistants répondent Amin, et le cortége se disperse laissant le mort seul avec l’éternité.
Alors Monkir et Nekir, deux anges funèbres dont les yeux de turquoise brillent dans un visage d’ébène, l’interrogent sur sa vie vertueuse ou perverse, et, d’après ses réponses, lui assignent la place que son âme doit occuper, enfer ou paradis. — Seulement l’enfer musulman n’est qu’un purgatoire, car, après avoir expié ses fautes par des tourments plus ou moins longs et plus ou moins atroces, tout croyant finit par jouir des embrassements des houris et de l’ineffable vue d’Allah.
A la tête de la fosse, on laisse une espèce de trou ou de conduit aboutissant à l’oreille du cadavre pour qu’il puisse entendre les gémissements, les éjulations et les nénies de sa famille et de ses amis. Cette ouverture, trop souvent élargie par les chiens et les chacals, est comme le soupirail du sépulcre, comme le judas par lequel ce monde-ci peut regarder dans l’autre.
En marchant sans direction déterminée, j’étais arrivé à une portion du cimetière plus ancienne et par conséquent plus abandonnée. Les colonnes funèbres, presque toutes hors d’aplomb, penchaient à droite ou à gauche. Beaucoup s’étaient couchées comme lasses d’être restées si longtemps debout, et jugeant inutile d’indiquer une fosse effacée dont personne ne se souvenait plus. La terre, tassée par l’effondrement des cercueils ou emportée par la pluie, gardait moins soigneusement les secrets de la tombe. Presque à chaque pas mon pied heurtait un fragment de mâchoire, une vertèbre, un bout de côte, une tête de fémur ; à travers un gazon court et rare, je voyais quelquefois briller, blanche comme l’ivoire, sphérique et polie comme un œuf d’autruche, une protubérance singulière. C’était un crâne affleurant le sol. Dans des fosses bouleversées, des mains pieuses avaient remis à peu près en ordre de menus ossements déterrés ; d’autres fragments de squelette roulaient comme des cailloux sur le bord des sentiers déserts.