Je me sentis pris d’une curiosité étrange, horrible : celle de regarder par ces trous dont j’ai parlé tout à l’heure pour surprendre le mystère de la tombe et voir la mort dans son intérieur. Je me penchai par cette lucarne ouverte sur le néant, et je pus surprendre, tout à mon aise, la poussière humaine en déshabillé. J’apercevais le crâne, jaune, livide, grimaçant, avec ses mandibules disloquées et ses orbites creuses, la maigre cage de la poitrine oblitérée de sable ou d’humus noir, sur laquelle retombait nonchalamment l’os du bras. Le reste se perdait dans l’ombre et dans la terre : ces dormeurs semblaient fort tranquilles, et, loin de m’effrayer comme je m’y attendais, ce spectacle me rassura. Il n’y avait plus là réellement que du phosphate de chaux, et, l’âme évaporée, la nature reprenait petit à petit ses éléments pour de nouvelles combinaisons.
Si jadis j’ai rêvé la Comédie de la mort au cimetière du Père-Lachaise, je n’en aurais pas écrit une strophe au cimetière de Scutari. — A l’ombre de ces cyprès tranquilles, un crâne humain ne me faisait pas plus d’effet qu’une pierre, et le paisible fatalisme de l’Orient s’emparait de moi malgré ma chrétienne terreur de la mort et mes catholiques études du sépulcre. Aucune de ces poussières interrogées ne me répondit. Partout le silence, le repos, l’oubli et le sommeil sans rêve au sein de Cybèle, la sainte mère. — J’eus beau mettre mon oreille contre toutes ces bières entr’ouvertes, je n’y entendais d’autre bruit que celui du ver filant sa toile ; nul de ces endormis, couchés sur le côté, ne s’était retourné, se sentant mal à l’aise ; et je continuai ma promenade, enjambant les marbres, marchant sur les débris humains, calme, serein, presque souriant, et pensant sans trop d’effroi au jour où le pied du passant ferait rouler ainsi ma tête creuse et sonore comme une coupe vide.
Les rayons du soleil se glissant à travers les noires pyramides des cyprès voltigeaient comme des feux follets sur la blancheur des tombes ; les colombes roucoulaient, et, dans le bleu du ciel, les milans décrivaient leurs cercles.
Quelques femmes, assises au centre d’un petit tapis, en compagnie d’une négresse ou d’un enfant, rêvaient mélancoliquement ou se reposaient, bercées par les mirages d’un tendre souvenir. L’air était d’une douceur charmante, et je sentais la vie m’inonder par tous les pores au milieu de cette forêt sombre dont le sol est fait de poussière jadis vivante.
J’avais rejoint mes amis, et nous traversions une portion toute moderne du cimetière. Je vis là des tombeaux récents, entourés de grilles et de jardinets à l’imitation de ceux du Père-Lachaise. La mort aussi a ses modes, et il n’y avait là que des gens comme il faut, enterrés au dernier goût. Pour ma part, je préfère la borne de marbre de Marmara avec le turban sculpté et le verset du Koran en lettres d’or.
La route débouchant du cimetière aboutissait à une grande plaine nommée Hyder-Pacha, espèce de champ de manœuvre qui s’étend entre Scutari et les énormes casernes voisines de Kadi-Keuï ; un mur de soutènement, fait de vieilles tombes brisées, régnait de chaque côté du chemin et formait une terrasse élevée de trois ou quatre pieds qui présentait le plus gai coup d’œil ; on eût dit une immense plate-bande de fleurs animées.
Deux ou trois rangées de femmes, accroupies sur des nattes ou des tapis, y faisaient contraster les couleurs de leurs feredgés roses, bleu-de-ciel, vert-pomme, lilas, élégamment drapés autour d’elles. Au devant des groupes, les vestes rouges, les pantalons jonquille, les gilets de brocart des enfants, scintillaient dans un fourmillement lumineux de paillettes et de broderies d’or.
Le feredgé et le yachmack, dans les premiers temps, font sur le voyageur l’effet du domino au bal de l’Opéra. D’abord on n’y démêle rien ; on éprouve une sorte d’éblouissement devant ces ombres anonymes qui tourbillonnent devant vous en apparence pareilles les unes aux autres. — Vous ne reconnaissez personne ; mais bientôt l’œil s’habitue à cette uniformité, trouve des différences, apprécie les formes sous le satin qui les voile. Quelque grâce mal déguisée trahit la jeunesse ; l’âge mûr est vendu par quelque symptôme quadragénaire. Un souffle propice ou fatal soulève la barbe de dentelles ; le masque laisse transpercer le visage, le fantôme noir se change en femme. Il en est de même en Orient : cette ample draperie de mérinos, qui ressemble à une robe de chambre ou à un manteau de bain, finit par perdre son mystère ; le yachmack prend des transparences inattendues, et, malgré toutes les enveloppes dont l’affuble la jalousie musulmane, une femme turque, quand on ne la regarde pas trop formellement, finit par être aussi visible qu’une femme française.
Le feredgé qui cache ses formes peut aussi les accuser : ses plis serrés à propos dessinent ce qu’ils devraient voiler ; en l’entr’ouvrant sous prétexte de le rajuster, une coquette turque (il y en a) montre quelquefois, par l’échancrure de sa veste de velours brodé d’or, une gorge opulente à peine nuagée d’une chemise de gaze, une poitrine de marbre qui ne doit rien aux mensonges du corset ; celles qui ont de jolies mains savent très-bien allonger leurs doigts en fuseau et teints de henné hors du manteau qui les entoure. Il y a de certaines façons de rendre opaque ou transparente la mousseline du yachmack en doublant les plis ou en les laissant simples ; on peut faire monter plus ou moins haut ce masque blanc importun d’abord, resserrer ou agrandir à volonté l’espace qui le sépare de la coiffe. Entre ces deux bandes blanches brillent, comme des diamants noirs, comme des astres de jais, les yeux les plus admirables du monde, avivés encore par le k’hol, et qui semblent concentrer en eux toute l’expression du visage estompé à demi.
En marchant à pas lents au milieu de la chaussée, je pus passer en revue tout à loisir cette galerie de beautés turques comme j’aurais inspecté une rangée de loges à l’Opéra ou au Théâtre-Italien. Mon fez rouge, ma redingote boutonnée, ma barbe et mon teint basané, me faisaient d’ailleurs aisément confondre parmi la foule, et je n’avais pas l’air trop scandaleusement parisien.