Sur le turf d’Hyder-Pacha défilaient gravement des arabas, des talikas et même des coupés et des broughams remplis de femmes très-richement parées et dont les diamants scintillaient au soleil, à peines amortis par les brumes blanches des mousselines, comme des étoiles derrière un nuage léger ; des cawas à pied et à cheval accompagnaient quelques-unes de ces voitures, où des odalisques du harem impérial promenaient indolemment leur ennui.

Çà et là de petits groupes de cinq ou six femmes se reposaient à l’abri de quelque ombrage, sous la garde d’un eunuque noir, auprès de l’araba qui les avait amenées, et semblaient poser pour un tableau de Decamps ou de Diaz. Les grands bœufs grisâtres ruminaient paisiblement et agitaient, pour s’émoucher, les houppes de laine rouge suspendues aux baguettes courbes plantées dans leur joug et rattachées à leur queue par une ficelle ; avec leur air grave et leur frontail constellé de plaques d’acier, ces belles bêtes avaient l’air de prêtres de Mithra ou de Zoroastre.

Les vendeurs d’eau de neige, de sorbets, de raisin et de cerises couraient d’un groupe à l’autre, proposant leur marchandise aux Grecs et aux Arméniens, et contribuaient à l’animation du tableau. Il y avait aussi des marchands de carpous de Smyrne découpés en tranches et de pastèques à la chair rose.

Des cavaliers, montés sur de beaux chevaux, se livraient à la fantasia à quelque distance des équipages, sans doute en l’honneur d’une belle invisible ; les pur sang du Nedji, de l’Hedjaz et du Kurdistan secouaient orgueilleusement leurs longues crinières soyeuses et faisaient étinceler leurs housses ornées de pierreries, se sentant admirés, et quelquefois, quand un cavalier avait le dos tourné, une tête charmante se penchait à la fenêtre d’un talika.

Le soleil déclinait, et je repris, tout rêveur et plein de vagues désirs, le chemin de Scutari, où mon caïdji m’attendait patiemment, entre une tasse de café trouble et un chibouck de Latakyé comme il en avait le droit, étant chrétien grec non soumis aux rigueurs du Ramadan.

XIV
KARAGHEUZ

J’ai peur vraiment, à parler toujours de cimetières, d’avoir l’air d’écrire les impressions de voyage d’un croque-mort ; mais ce n’est pas ma faute : mon intention n’a aujourd’hui rien de lugubre. Je voulais vous mener voir Karagheuz, le polichinelle turc ; et, pour arriver à sa baraque, il faut traverser le grand Champ-des-Morts de Péra : qu’y faire ? Ce n’est pourtant pas un personnage mélancolique que cette ombre chinoise logée entre deux tombes.

Quand on a suivi jusqu’au bout la longue rue de Péra, on arrive à une fontaine ombragée par un bouquet de platanes, près de laquelle stationnent des loueurs de chevaux qui vous offrent leurs bêtes en criant : Tchelebi, signor, monsou, selon qu’ils sont plus ou moins polyglottes ; des talikas et des arabas attendant la pratique ; des vendeurs de sorbets, d’eau jaunâtre, de mûres blanches, de concombres, de gâteaux et de confiseries grossières, toujours entourés d’une nombreuse clientèle.

Des groupes de femmes assises au bord de la route élargie en place vague fixent hardiment sur vous leurs grands yeux noirs, et s’amusent à voir fourmiller cette foule bigarrée de Turcs, de Grecs, d’Arméniens, de Persans, de Bulgares, d’Européens, qui vont et viennent à pied, à cheval, à mule, à âne, en voiture de toute forme et de tout pays.

Le coup de canon qui indique le coucher du soleil et termine le jeûne vient de retentir. Les cafés se remplissent, et des nuages de fumée de tabac s’élèvent de toutes parts ; les tarboukas ronflent, les plaques métalliques des tambours de basque frissonnent, les rebecs grincent, les flûtes piaulent, et les voix nasillardes des chanteurs ambulants glapissent et détonnent sur tous les tons possibles, formant un joyeux charivari.