Le faisan s’évanouit et fit place à une espèce de décoration représentant l’extérieur d’un jardin fermé par des treillages et des grilles au-dessus desquelles verdissaient des arbres assez semblables, pour la naïveté de la forme, à ceux des joujoux de Nuremberg taillés copeau à copeau dans un bâton de sapin.
Un rauque éclat de rire se fit entendre annonçant l’entrée de Karagheuz, et une figurine grotesque, haute de six à huit pouces, vint se planter sous les murailles du jardin avec des gestes extravagants.
Karagheuz mérite une description particulière. Son masque, forcément toujours vu en silhouette, comme son état d’ombre chinoise l’exige, offre une caricature assez bien réussie du type turc. Son nez en bec de perroquet se recourbe sur une barbe noire, courte, frisée, projetée en avant par un menton de galoche. Un épais sourcil trace une raie d’encre au-dessus de son œil vu de face dans sa tête de profil, avec une hardiesse de dessin toute byzantine ; sa physionomie présente un mélange de bêtise, de luxure et d’astuce, car il est à la fois Prud’homme, Priape et Robert Macaire ; un turban à l’ancienne mode coiffe son crâne rasé qu’il quitte à toute minute, moyen comique qui ne manque jamais son effet ; une veste, un gilet de couleurs bigarrées, des pantalons larges, complètent son costume. Ses bras et ses jambes sont mobiles.
Karagheuz diffère des fantoccini de Séraphin en ce que, au lieu de se détacher en noir opaque sur le papier huilé, il est peint de couleurs transparentes, comme les figures de la lanterne magique. Je n’en saurais donner une idée plus juste que celle d’un personnage de vitrail qu’on détacherait de la verrière avec l’armature de plomb qui le circonscrit et le dessine. Sur des traits noirs qui forment les lignes et les ombres, et sont faits de carton, de fer-blanc ou de toute autre matière résistante, s’appliquent des pellicules translucides teintes en vert, en bleu, en jaune, en rouge, selon la couleur du vêtement ou de l’objet qu’on représente. Les fantoches javanais se rapprochent donc beaucoup plus de Karagheuz que les ombres chinoises. Mais en voici assez sur la structure et le coloriage du polichinelle turc. Cette explication une fois faite servira pour tous les autres acteurs, construits d’après les mêmes principes.
Tout comme un prince de tragédie, Karagheuz a un confident nommé Hadji-aïvat, mi-parti de Mascarille et de Bertrand, auxiliaire douteux qui lui donne la réplique et se moque de lui en le servant : Karagheuz ne peut se concevoir sans Hadji-aïvat, pas plus qu’Oreste sans Pylade, Euryale sans Nisus, Castor sans Pollux, et leur dualité friponne et querelleuse traverse tout ce burlesque répertoire ; Hadji-aïvat a le corps délié comme l’esprit, et contraste par sa gracilité avec la robuste carrure de Karagheuz.
Le jardin décrit tout à l’heure renferme une beauté mystérieuse, une houri de Mahomet qui excite au plus haut degré les désirs libidineux de Karagheuz. Il voudrait pénétrer dans ce paradis défendu par des gardiens farouches, et invente, pour y réussir, toutes sortes de ruses successivement déjouées : tantôt c’est un eunuque qui le menace de son sabre, tantôt un chien aux dents aiguës, aux abois turbulents, qui se jette après ses jambes et lui pille les mollets ; Hadji-aïvat, non moins libertin que son maître, tâche de se substituer à Karagheuz et de se glisser à sa place auprès de cette belle. Il complique la situation par toutes sortes de balourdises perfides, causes d’altercations et de luttes comiques entre lui et son patron. Cette canaille n’a même pas la vertu de Mascarille, qui ne fait pas la cour aux maîtresses de Lélie.
Un nouveau personnage se présente. C’est un jeune homme, un fils de famille, vêtu de la redingote et coiffé du tarbouch, comme un jeune Turc d’ambassade. Il tient à la main un pot de basilic, symbole de l’état de son âme, déclaration d’amour visible et permanente ; Karagheuz avise ce naïf amoureux et s’attache à lui ; il lui soutire de l’argent en lui promettant de le faire parvenir jusqu’à celle qu’il aime, et le promène comme un valet de Molière, un Valère ou un Éraste bien idiot et bien crédule ; son espoir est d’entrer à la suite de l’effendi dans ce paradis défendu par des noirs à la cravache flamboyante, et de lui souffler scélératement sa belle.
Des Persans, attirés par la réputation de cette beauté, viennent aussi faire pied de grue devant les grilles du jardin. Ils sont montés sur des chevaux tigrés et caparaçonnés de harnais bizarres. De hauts bonnets de peau d’Astracan s’élèvent sur leurs têtes, et ils tiennent à la main leurs haches d’armes inséparables. Karagheuz tâche de se concilier les nouveaux venus, et leur conte toutes sortes de bourdes plus absurdes les unes que les autres, mais proportionnées à la stupidité que les Turcs supposent aux Persans. Hadji-aïvat les capte aussi de son côté, et cette concurrence produit une dispute qui se termine par une prodigieuse volée de coups de pied et de coups de poing que Karagheuz administre à son confident. Pendant cette rixe, l’amoureux se glisse dans le harem, dont la porte se referme sur le nez des Persans ébahis, qui, se ravisant, tombent de concert sur Karagheuz et Hadji-aïvat, et forment une mêlée générale accueillie par les rires inextinguibles de l’auditoire.
Je ne rends ici que la partie purement mimique de la pièce ; je ne sais de turc que les mots insérés par Molière dans la cérémonie du Bourgeois gentilhomme, et ce n’est pas d’ailleurs une de ces langues transparentes comme l’italien, l’espagnol et le portugais, derrière lesquelles la pensée se devine, bien qu’on ne les connaisse pas ; mais il paraît que le dialogue était des plus burlesques, à en juger par l’hilarité et les éclats de rire des assistants capables de le comprendre.
La langue turque se prête à une foule d’équivoques et de calembours les plus drôlatiques et les plus bizarres. Il suffit d’une lettre ou d’un accent pour changer le sens d’un mot. Par exemple, Asem veut dire Persan ; asemi signifie jobard. Au lieu de Asem baba, monsieur le Persan, Karagheuz ne manque jamais de dire asemi baba, ce qui excite des rires homériques, le Persan jouant, dans les parades turques, le même rôle que l’Anglais dans les vaudevilles et le Français dans les pièces anglaises. Ces pauvres Persans servent de plastron à toutes les plaisanteries et à toutes les mystifications : on parodie leur style et leur prononciation emphatique, leur attitude gauchement roide, leur costume étrange et la masse d’armes qu’ils portent toujours au poing, comme des héros du Schah-Nameh, même dans les situations qui nécessitent le moins cet appareil guerrier. Probablement qu’en Perse le personnage ridicule est un Turc, juste compensation de cette aménité de peuple à peuple.