Mon ami polyglotte me traduisait çà et là quelques-uns des passages saillants ; mais il est impossible de donner dans notre langue la moindre idée de ces plaisanteries énormes, de ces gaudrioles hyperboliques, qui nécessiteraient, pour être rendues, le dictionnaire de Rabelais, de Beroalde, d’Eutrapel, flanqué du catéchisme poissard de Vadé. — Cependant le Karagheuz du grand Champ-des-Morts a subi la censure, ou pour mieux dire la castration : il dit des obscénités, mais il n’en fait plus ; la morale l’a désarmé ; c’est un polichinelle sans bâton, un satyre sans cornes, un dieu de Lampsaque à l’état d’Abeilard, et, au lieu d’agir, il met en récits de Théramène ses lubriques exploits. C’est plus classique ; mais, franchement, c’est plus ennuyeux, et l’originalité du type y perd beaucoup.
Le dialogue est entremêlé de morceaux de poésie et d’ariettes dans le genre des couplets de vaudeville, miaulés sur des airs extravagants et soutenus d’un féroce accompagnement de tambour de basque.
Le Mariage de Karagheuz est une pièce à spectacle. Karagheuz a vu une jeune fille charmante, et comme il est d’une nature très-inflammable, il a conçu pour elle une passion des plus vives. — Notons, en passant, que les figurines de femme ont la face découverte, contrairement à l’usage turc. — L’idéal de Karagheuz est en vérité une assez jolie ombre chinoise aux yeux teints de surmeh, à la bouche rouge, aux joues plaquées de fard, au costume de sultane d’opéra-comique, et qui se trémousse fort coquettement. Le mariage conclu, Karagheuz envoie les présents de noces : quatre arabas, quatre talikas, quatre chevaux de main, quatre chameaux, quatre vaches, quatre chèvres, quatre chiens, quatre chats, quatre cages pleines d’oiseaux ; puis viennent des hammals chargés de divans, de pipes, de narghilés, de tabourets, de guéridons, de tapis, de lanternes, d’écrins à bijoux, de coffres à vêtements, de vaisselle et poteries intimes. Ce défilé, instructif pour l’étranger, qu’il initie aux détails du ménage turc, s’exécute sur une marche tartare d’un rhythme carré dont la persistance finit par être agréable et vous loge invinciblement le motif dans la tête. Toute cette magnificence ne sauve pas Karagheuz d’une infortune conjugale prématurée. La jeune fille, tout à l’heure si fluette, s’arrondit visiblement par l’effet d’une fécondité précoce dans laquelle son mari n’a rien à revendiquer ; le pauvre Karagheuz se trouve père le jour même de ses noces, phénomène qui l’étonne singulièrement et auquel il finit par se résigner comme un mari parisien.
Cette parade m’amusa beaucoup, car elle ne nécessite pas, comme la première, l’intelligence du dialogue, et elle me fit le plaisir que le ballet cause à l’Opéra aux étrangers qui ne comprennent pas notre langue.
Les chevaux, les chameaux, les chiens, tous les accessoires du défilé étaient découpés avec la plus réjouissante naïveté de formes, et rappelaient le goût primitif des vignettes d’Épinal ; les Turcs, à qui leur religion défend de retracer par le dessin ou la peinture aucun objet qui ait eu vie, en sont restés, sous ce rapport, à la plus gothique barbarie, et les marionnettes de Karagheuz, seules représentations tolérées de la figure humaine, se ressentent de cette inexpérience ; cependant ces figurines, comme tout ce qui est primitif, ont un caractère que leur ôterait une plus savante exécution.
Je regagnai Péra par une partie déserte du cimetière, en suivant une allée bordée de cyprès énormes. La lune laissait filtrer entre leurs masses sombres ses rayons argentés, et détachait sur un fond de l’opacité la plus noire des tombes blanches qui se dressaient sur le bord du chemin, comme des spectres dans leur linceul. Un silence profond régnait sous cette forêt funèbre, troublé de temps à autre par l’aboiement lointain d’un chien ; il me semblait que j’entendais battre mon cœur, seul vivant au milieu de cette population morte, lorsque tout à coup une voix retentit à mon oreille, comme une trompette du jugement dernier, et me dit en français cette phrase qui ne justifiait pas le tressaillement qu’elle me causa : « Monsieur, voulez-vous m’acheter mes derniers gâteaux ? »
Cette offre inopportune de pâtisserie, au fond d’un cimetière, à minuit, l’heure romantique, l’heure des apparitions, avait quelque chose de grotesque et de formidable qui me fit rire et qui me fit peur ; était-ce l’ombre d’un mitron compatriote mort à Constantinople et sorti de la terre pour m’offrir l’ombre d’une brioche ? Cela n’était guère probable. Aussi marché-je du côté d’où partait la voix.
Un gaillard très-solide, très-réel, fort moustachu et bien musclé, tenait devant lui une petite table chargée de croquettes et attendait une pratique invraisemblable dans ce carrefour solitaire. Il parlait français parce qu’il avait servi quelques années comme Turco en Algérie, et, dégoûté des armes, se livrait à ce débonnaire commerce de pâtisserie nocturne.
Je lui achetai son fonds de boutique pour une trentaine de paras, me réservant d’en faire hommage aux chiens attardés que je rencontrerais, et je continuai ma route.
Le lendemain, pour continuer mes études sur le polichinelle turc, mon ami me proposa de descendre à Top’Hané, où, dans l’arrière-cour d’un café, se donnaient des représentations de Karagheuz non censurées, avec toute la liberté bouffonne et lubrique que comporte le type.