La cour était remplie de monde. Les enfants, et surtout les petites filles de huit à neuf ans, abondaient. Il y en avait de délicieuses qui rappelaient, dans leur sexe encore indécis, ces jolies têtes de la Sortie de l’École de Decamps, si gracieusement bizarres et si fantasquement charmantes. De leurs beaux yeux étonnés et ravis, épanouis comme des fleurs noires, elles regardaient Karagheuz se livrant à ses saturnales d’impuretés et souillant tout de ses monstrueux caprices. Chaque prouesse érotique arrachait à ces petits anges naïvement corrompus des éclats de rire argentins et des battements de mains à n’en pas finir ; la pruderie moderne ne souffrirait pas qu’on essayât de rendre compte de ces folles atellanes, où les scènes lascives d’Aristophane se combinent avec les songes drôlatiques de Rabelais ; figurez-vous l’antique dieu des jardins habillé en Turc et lâché à travers les harems, les bazars, les marchés d’esclaves, les cafés, dans les mille imbroglios de la vie orientale, et tourbillonnant au milieu de ses victimes, impudent, cynique et joyeusement féroce. On ne saurait pousser plus loin l’extravagance ithyphallique et le dévergondage d’imagination obscène.
Le Karagheuz se transporte souvent dans les sérails et y donne des représentations que les femmes suivent cachées derrière des tribunes grillées. — Comment accorder ce spectacle si libre avec des mœurs si sévères ? N’est-ce pas parce qu’il faut toujours quelque rondelle fusible à la chaudière trop poussée, et que la morale la plus exacte doit laisser un échappement à la corruption humaine ? D’ailleurs, ces fantaisies déréglées ne sont pas dangereuses et s’évanouissent comme des ombres quand on éteint le lampion de la baraque.
En voyant Karagheuz, je pensais à le rattacher, par la filiation de Polichinelle, de Pulcinella, de Punch, de Pickelhëring, d’Old-Vice, à Maccus, la marionnette osque, et même aux automates du Névrospate Pothein ; mais tout cet échafaudage d’érudition devint inutile lorsqu’on m’eut dit que Karagheuz était tout bonnement la caricature d’un vizir de Saladin, connu par ses déportements et sa lubricité, origine qui fait Karagheuz contemporain des croisades, antiquité suffisante pour la noblesse d’une ombre chinoise.
XV
LE SULTAN A LA MOSQUÉE. — DINER TURC
Il est d’usage que le padischa aille, chaque vendredi, en grande pompe, à une mosquée, faire publiquement ses prières. — Le vendredi, comme chacun sait, est, pour les musulmans ce que le dimanche est pour les chrétiens et le samedi pour les juifs : un jour plus spécialement consacré aux pratiques religieuses, sans toutefois emporter une idée de repos obligatoire.
Chaque semaine le commandeur des croyants visite une mosquée différente : Sainte-Sophie, la Solimanieh, l’Osmanieh, Sultan Bayezid, Yeni-Djami, la mosquée des Tulipes ou toute autre, suivant l’itinéraire tracé et connu d’avance ; outre que la prière dans un édifice du culte est de rigueur ce jour-là d’après les préceptes du Koran, et que le padischa, comme chef de la religion, ne peut s’en dispenser, il y a encore, dans cet exercice de piété officiel, une raison politique : c’est de constater aux yeux des populations la vie du sultan, retiré toute la semaine au fond des mystérieuses solitudes du sérail ou des palais d’été semés sur les rives du Bosphore. En traversant la ville à cheval, visible pour tous, il signe devant son peuple et les ambassades étrangères un certificat d’existence, précaution qui n’est pas inutile, car on pourrait cacher sa mort naturelle ou violente pour des intrigues de palais. La maladie, même grave, n’interrompt pas cette promenade, car Mahmoud Ier, fils de Mustapha, mourut entre les deux portes du sérail, au retour d’une de ces excursions du vendredi, où il s’était traîné, pouvant à peine se soutenir sur sa selle, et fardé pour cacher sa pâleur.
Les drogmans des hôtels savent toujours la veille ou le matin de bonne heure la mosquée où le sultan doit faire ses dévotions, et j’appris par celui de l’hôtel de Byzance que le sultan devait aller du palais de Schiragan à la Medjidieh, située tout à côté. Comme la course est assez longue de Dervish-Sokak à Schiragan, et que l’heure turque est assez difficilement compréhensible pour les étrangers, lorsque j’arrivai tout en sueur et à demi cuit par un torride soleil de juillet, le cortége avait défilé et le sultan récitait ses prières dans l’intérieur de la mosquée ; mais il me restait la ressource d’attendre qu’il eût fini et de le voir sortir et s’en retourner, ce qui revenait exactement au même, sauf une station d’une heure en compagnie d’Anglais, d’Américains, d’Allemands et de Russes venus là pour le même motif.
La Medjidieh tient au palais de Schiragan, dont la façade donne sur le Bosphore, et qui, de ce côté, ne montre que de grands murs surmontés par les cheminées des cuisines peintes en vert et dissimulées sous une forme de colonne. Elle est toute moderne, et son architecture à volutes et à chicorées d’un rococo génois n’offre rien de remarquable, quoique par son étincelante blancheur elle fasse assez bien sur le bleu foncé du ciel.
La porte de la mosquée était ouverte, et l’on entrevoyait les vizirs, les pachas et les hauts officiers coiffés de tarbouchs, tout plastronnés d’or, élargis par de grosses épaulettes, exécutant, malgré leur obésité, les pantomimes assez compliquées de la prière orientale ; ils s’agenouillaient et se relevaient pesamment avec une piété qui paraissait sincère, car les idées philosophiques ont fait beaucoup moins de progrès qu’on ne veut bien le dire à Constantinople ; même les Turcs élevés à l’européenne, au retour de Londres ou de Paris, ne sont pas moins attachés au Koran, et il suffit de gratter légèrement leur vernis de civilisation pour retrouver le fidèle croyant.
Des esclaves noirs et des saïs tenaient en bride ou promenaient les chevaux, couverts de housses magnifiques, qui avaient apporté le sultan et sa suite ; c’étaient de très-belles bêtes, robustes, solides de formes, n’ayant pas l’élégance nerveuse du cheval arabe, mais qu’on dit d’une grande résistance à la fatigue ; les fins coursiers du désert plieraient sous le poids de ces massifs cavaliers turcs, pour la plupart d’un embonpoint excessif, surtout dans les hauts grades ; ces chevaux sont de race barbe et offrent un type particulier. Celui du sultan se reconnaissait aux pierreries qui étoilaient sa schabraque, et au chiffre impérial dont l’arabesque compliquée brodait chaque pointe du velours presque disparu sous les ornements.