Mon ami lui traduisait mes compliments, auxquels il répondit d’une manière fort gracieuse ; puis il me fit signe de m’asseoir auprès de lui. Ma facilité à croiser les jambes à l’orientale, mouvement fort difficile pour des Français, le fit sourire et lui donna bonne opinion de moi.
Le jour baissait ; — les dernières teintes orangées du couchant s’éteignirent au bord du ciel, et le bienheureux coup de canon retentit joyeusement dans l’air ; le jeûne était rompu, et des domestiques parurent apportant des pipes, des verres d’eau et quelques menues confiseries ; cette légère collation sert à constater que les fidèles peuvent légalement prendre de la nourriture.
Puis ils posèrent à côté du divan un grand disque de cuivre jaune soigneusement fourbi et reluisant comme un bouclier d’or, sur lequel étaient disposés différents mets dans des jattes de porcelaine. Ces disques, supportés par un pied bas, servent de table en Turquie, et trois ou quatre convives peuvent y prendre place. Le linge de corps et de table est un luxe inconnu en Orient. L’on mange sans nappe, mais on vous donne, pour essuyer vos doigts, de petits carrés de mousseline, brochés d’or, assez semblables aux serviettes à thé en usage dans nos soirées à l’anglaise, précaution qui n’est pas inutile, car on ne se sert, à ces repas, que de la fourchette du père Adam. Le maître du logis, plein de politesse et de prévenances, voulait, prévoyant mon embarras, me faire donner, comme dit Castil Blaze :
La cuillère d’argent qui servait à manger ;
mais je le remerciai, désirant me conformer en tout aux règles de la gastronomie turque.
Au point de vue des Brillat-Savarin, des Cussy, des Grimod de la Reynière, des Carême, l’art culinaire turc doit sembler tout à fait barbare et patriarcal ; ce sont des rapprochements de substances tout à fait insolites, des mélanges extravagants pour des palais parisiens, mais qui pourtant ne manquent pas de recherche et ne se font pas au hasard. Les plats, dont on prend avec les doigts quelques bouchées, sont en grand nombre et se succèdent rapidement. Ils consistent en morceaux de mouton, en poulets démembrés, en poissons à l’huile, en concombres crus, farcis, arrangés de toutes les manières ; en petits salsifis visqueux, pareils à des racines de guimauve et très-estimés pour leurs qualités stomachiques ; en boulettes de riz enveloppées de feuilles de vigne ; en purée de citrouille au sucre ; en crêpes au miel ; le tout aspergé d’eau de rose, assaisonné de menthe, d’herbes aromatiques et couronné par le pilaw sacramentel, mets national comme le puchero espagnol, comme le couscoussou arabe, comme la choucroute allemande, comme le plum-pudding anglais, qui figure obligatoirement à tous les repas dans le palais et dans la chaumière. Pour boisson, l’on buvait de l’eau, du sherbet et du jus de cerise qu’on puisait dans un compotier avec une cuiller d’écaille à manche d’ivoire.
Le festin terminé, l’on emporta le plateau de cuivre, l’on donna à laver, cérémonie indispensable lorsqu’on a dîné sans autre argenterie que les dix doigts ; l’on servit du café, et le chibouckdji présenta à chaque convive une belle pipe au gros bouquin d’ambre, au tuyau de cerisier lisse comme du satin, au lulé chaperonné d’une belle touffe blonde de tabac de Macédoine enlevée d’un seul coup et reposant sur un rond de métal posé à terre, pour préserver la natte des charbons et des cendres qui pourraient tomber du fourneau.
La conversation s’engagea aussi animée qu’elle peut l’être quand on ne parle que par trucheman. L’ex-pacha, qui paraissait assez au courant de la politique européenne, me fit une foule de questions sur le coup d’État du 2 décembre, qu’il approuvait fort, l’idée abstraite de la République entrant avec peine dans une tête façonnée au despotisme oriental ; — il me demanda si le président (l’empire n’était pas encore proclamé) possédait beaucoup de canons et commandait à un grand nombre de troupes, quel uniforme il portait, s’il montait bien à cheval et s’il allait faire la guerre comme son oncle Bounaberdi, si je le connaissais, si je lui avais parlé, et autres interrogations de ce goût, que je satisfis de mon mieux. Le frère de l’ex-pacha, assis près de lui, et qui savait quelques mots de français, paraissait suivre la conversation avec intérêt.
Les domestiques emportèrent les pipes ; — l’ex-pacha se leva pour aller faire sa prière sur un coin de tapis, dans une pièce à côté, et il revint au bout de quelques minutes, calme et grave, après avoir satisfait à ses devoirs religieux en bon musulman ; nous échangeâmes encore quelques phrases, et lorsque je pris congé, le maître du logis me dit que je pouvais revenir quand cela me ferait plaisir et que je serais toujours le bienvenu, ce qui, dans une bouche turque, n’est pas une vaine formule.
En nous en allant, nous causâmes quelques instants avec le secrétaire, installé dans une pièce du rez-de-chaussée. — C’était un jeune homme très-doux, très-poli, Arménien probablement, et qui parlait fort bien le français. Il me fit des questions sur Paris, qu’il désirait beaucoup voir, et en devisant, il vit à mon doigt une cornaline gravée, contenant mon nom en persan fleuri, et à cause de la beauté des caractères taillés par un des plus habiles artistes de Téhéran, il en prit une empreinte en les frottant de noir et en appliquant dessus un morceau de papier, de façon à obtenir les lettres en clair.