Nous retrouvâmes nos caïdjis qui nous attendaient à Beschick-Tash ; ils nous eurent bientôt remis à Top’Hané, où nous nous arrêtâmes à un petit café fréquenté par des Circassiens, grands politiqueurs qui tiennent là une espèce d’arbre de Cracovie. — Mon compagnon me traduisit leurs discours, et je fus assez étonné de voir ces hommes à bonnets bordés de fourrure, à jupon de poil de chèvre serré par une ceinture de métal, aux jambes entourées de linge retenu par des cordelettes, parler des affaires de Paris et de Londres, apprécier les ministres et les diplomates en parfaite connaissance de cause.
Pendant qu’ils politiquaient ainsi, un petit derviche vint chanter d’une voix nasillarde et sur une tonalité impossible une cantilène bizarre et mélancolique, dans le but d’obtenir quelque aumône, et me reporta vers l’Orient, que j’avais oublié en entendant ces Circassiens qui parlaient comme des abonnés du Constitutionnel ou du Journal des Débats.
XVI
LES FEMMES
La première question que l’on adresse à tout voyageur qui revient d’Orient est celle-ci : — « Et les femmes ? » — Chacun y répond avec un sourire plus ou moins mystérieux selon son degré de fatuité, de manière à faire sous-entendre un respectable nombre de bonnes fortunes. Quoi qu’il en coûte à mon amour-propre, j’avouerai humblement que je n’ai pas la moindre indiscrétion de ce genre à commettre, et je serai forcé, à mon grand regret, de priver ma relation du récit de toute aventure amoureuse et romanesque. Cela eût pourtant été très-utile pour varier mes descriptions de cimetières, de tekkés, de mosquées, de palais et de kiosques : rien n’orne mieux un voyage d’Orient qu’une vieille qui, au détour d’une ruelle déserte, vous fait signe de marcher derrière elle et vous introduit par une porte secrète dans un appartement paré de toutes les recherches du luxe asiatique, où vous attend, assise sur des carreaux de brocart, une sultane ruisselante d’or et de pierreries, dont le sourire vous fait des promesses voluptueuses bientôt réalisées. Ordinairement l’intrigue se dénoue par l’arrivée soudaine du maître, qui vous laisse à peine le temps de fuir par une issue dérobée, à moins que la chose ne se termine plus tragiquement par une lutte à main armée et la chute, au fond du Bosphore, d’un sac où s’agite vaguement une forme humaine.
Ce lieu commun oriental, convenablement brodé, intéresse toujours le lecteur, et surtout la lectrice. — Sans doute, il n’est pas sans exemple qu’un giaour beau, jeune, riche, sachant à fond la langue du pays, et possédant une petite maison accommodée aux mœurs turques, n’arrive, en courant les plus grands périls et en exposant la vie de la femme, à nouer une intrigue d’amour avec une musulmane ; mais cela est extrêmement rare, et pour plusieurs raisons : d’abord, quoi qu’en dise Molière, les verrous et les grilles, obstacles assez matériellement efficaces ; ensuite la différence de religion et le mépris sincère de tout croyant pour les infidèles, motifs auxquels il faut joindre la difficulté ou plutôt l’impossibilité de ces relations préalables qui déterminent l’amour. De plus, en France, il y a une conspiration tacite contre le mari ; tout le monde favorise le couple amoureux, au moins de son silence, et personne ne songe à s’ériger en vengeur de la morale publique. En Turquie, ce n’est pas la même chose : un cawas, un hammal, un homme du peuple qui voit dans la rue une musulmane parler à un Franc ou seulement lui faire des signes d’intelligence, tombe dessus à coups de pied, à coups de poing, à coups de bâton, brutalité qui ne trouve que des approbateurs, même parmi les femmes. Personne n’entend raillerie sur la fidélité conjugale ; la jalousie toute corporelle des Turcs les préserve presque assurément des accidents matrimoniaux, si fréquents chez nous, — quoique la plaisanterie des cornes soit aussi connue à la baraque de Karagheuz qu’au Théâtre-Français, et que le mot kerata (cornard) revienne à tout propos dans les disputes comiques.
Il est vrai que les femmes turques sortent librement, vont se promener aux eaux douces d’Asie et d’Europe, défilent en voiture à Hyder-Pacha, ou sur la place du Sultan-Bayezid ; s’assoient au bord des terre-pleins du Champ-des-Morts de Péra et de Scutari, passent les journées entières au bain ou en visite chez leurs amies, assistent aux comédies de Kadi-Keuï, aux tours de force des jongleurs de Psammathia, causent sous les arcades des mosquées, s’arrêtent aux boutiques du Bezestin, parcourent le Bosphore en caïque ou en bateau à vapeur ; mais elles ont toujours avec elles soit deux ou trois compagnes, soit une négresse ou une vieille faisant office de duègne, et, si elles sont riches, un eunuque souvent jaloux pour son compte ; lorsqu’elles sont seules, ce qui est rare, un enfant leur sert de porte-respect, et, à défaut d’enfant, les mœurs publiques les surveillent et les protégent peut-être même plus qu’elles ne le voudraient. La liberté d’aller et de venir dont elles jouissent n’est qu’apparente.
Les étrangers ont pu croire à quelques bonnes fortunes, parce qu’ils ont confondu les Arméniennes avec les Turques, dont elles portent le costume, sauf les bottes jaunes, et imitent assez bien les allures pour tromper quelqu’un qui n’est pas du pays ; il suffit, pour cela, d’une vieille entremetteuse qui s’entende avec une jolie intrigante, d’un jeune homme crédule et d’un rendez-vous pris dans une maison isolée ; la vanité fait le reste, et l’aventure se dénoue toujours par l’extorsion de quelque somme plus ou moins forte, détail omis par le giaour dupé, qui voit dans toute coureuse au moins une favorite du pacha, s’il ne rêve même d’aller sur les brisées du Grand-Seigneur. Mais, en réalité, la vie turque n’en est pas moins murée hermétiquement, et il est très-difficile de savoir ce qui se passe derrière ces fenêtres finement treillissées, où sont pratiqués des œils-de-bœuf comme aux toiles de théâtre, pour regarder du dedans au dehors.
Il ne faut pas penser à se procurer des renseignements auprès des naturels du pays. Comme dit Alfred de Musset au début de Namouna :
Un silence parfait règne dans cette histoire.
Parler à un Turc de ses femmes est commettre la plus grossière inconvenance ; on ne doit jamais faire la moindre allusion, même détournée, à ce sujet délicat. — Ainsi se trouvent bannies de la conversation ces phrases banales : « Comment se porte madame ? » et autres du même goût ; l’Osmanli le plus farouchement barbu rougirait comme une jeune fille s’il entendait une pareille énormité. — La femme de l’ambassadeur de France, ayant voulu faire présent à Reschid-Pacha de quelques belles soieries de Lyon pour son harem, les lui remit en disant : « Voici des étoffes dont vous saurez, mieux que personne, trouver l’emploi. » — Exprimer plus nettement l’intention du cadeau eût été une incongruité, même aux yeux de Reschid, habitué aux mœurs françaises, et le tact exquis de la marquise lui fit choisir une forme gracieusement vague qui ne pouvait blesser en rien la susceptibilité orientale.