On comprend, d’après des idées pareilles, qu’on serait mal venu à demander à un Turc des détails sur la vie intime du harem, sur le caractère et les mœurs des femmes musulmanes ; l’eussiez-vous connu familièrement à Paris, eût-il pris deux cents tasses de café et fumé autant de pipes sur le même divan que vous, il balbutiera, répondra d’une manière évasive, ou se fâchera tout rouge et vous évitera par la suite ; la civilisation, sous ce rapport, n’a pas fait un pas. Les seuls moyens à employer, c’est de prier quelque dame européenne bien recommandée et admise en visite dans un harem, de vous raconter fidèlement ce qu’elle aura vu. Pour un homme, il doit renoncer à connaître autre chose de la beauté turque que le domino ou ce qu’il aura pu saisir par surprise sous la bâche des arabas, derrière la fenêtre des talikas, à l’ombre des cyprès dans le cimetière, lorsque la chaleur et la solitude conseillent d’écarter un peu le voile.

Encore, si l’on approche trop et qu’il y ait par là quelque Turc, on s’attire des compliments de ce goût : « Chien de chrétien ! mécréant ! giaour ! que les oiseaux du ciel te souillent le menton, que la peste habite chez toi ! Que ta femme reste stérile ! » Malédiction biblique et musulmane de la plus grande gravité. Cependant cette colère est plutôt feinte que réelle, et se joue principalement pour la galerie. — Une femme, même turque, n’est jamais fâchée qu’on la regarde, et le secret de sa beauté lui pèse toujours un peu.

Aux eaux douces d’Asie, en me tenant immobile contre un arbre ou adossé à la fontaine comme quelqu’un qui s’endort dans quelque vague rêverie, j’ai pu voir plus d’un charmant profil qu’estompait à peine une vapeur de gaze, plus d’une gorge pure et blanche comme un marbre de Paros s’arrondissant sous le pli d’un feredgé entr’ouvert, tandis que l’eunuque se promenait à quelques pas ou regardait passer les bateaux à vapeur sur le Bosphore, rassuré par mon air distrait et morne.

D’ailleurs, les Turcs n’en voient pas plus que les giaours ; ils ne pénètrent jamais au delà du Selamlick, dans la maison de leurs plus intimes amis, et ils ne connaissent que leurs propres femmes. — Quand un harem en visite un autre, les pantoufles des étrangères, placées sur le seuil, interdisent l’entrée de l’odalick même au maître du logis, qui se trouve ainsi mis à la porte de chez lui. Une immense population féminine, anonyme et inconnue, circule dans cette ville mystérieuse, changée en bal de l’Opéra perpétuel, où les dominos n’ont pas la permission de se démasquer. Le père et le frère ont seuls le droit de voir à découvert le visage de leurs filles et de leurs sœurs ; on se voile pour les parents moins proches ; ainsi un Turc pourrait n’avoir vu dans sa vie que cinq ou six figures de femmes musulmanes. Les harems nombreux sont l’apanage des vizirs, des pachas, des beys et autres personnes riches, car ils coûtent excessivement cher, chaque femme devenue mère devant avoir sa maison séparée et ses esclaves à elle ; les Turcs de condition ordinaire n’ont guère qu’une femme légitime, bien qu’ils puissent en épouser quatre, et une ou deux concubines achetées. Le surplus du sexe reste pour eux à l’état de fantôme et de chimère ; il est vrai qu’ils se peuvent dédommager en regardant les Grecques, les Juives, les Arméniennes, les Pérotes et les rares voyageuses qui viennent visiter Constantinople.

Si leurs jouissances positives sont mieux assurées que les nôtres, ils n’ont aucun plaisir d’imagination. Comment s’enflammer pour des beautés à peine entrevues, avec qui toute relation suivie est impossible, et dont les formes même de la vie nous séparent invinciblement ? Tout cela n’empêche pas, sans doute, que quelque jeune Osmanli ne s’éprenne d’une khanoun (dame) ou d’une odalisque à la suite d’un hasard heureux ou d’une rencontre fortuite, et que celle-ci ne le lui rende, malgré tous les obstacles ; mais l’exception prouve la règle.

Un Turc, pour se marier, a recours à quelque femme d’âge mûr, faisant le métier d’entremetteuse, profession honorable à Constantinople. La vieille, qui fréquente les bains, lui décrit minutieusement un certain nombre d’Asmé, de Rouchen, de Nourmahal, de Pembé-Haré, de Leila, de Mihri-Mahr, et autre beautés vierges et nubiles, en ayant soin d’orner de plus de métaphores orientales le portrait de la jeune fille qu’elle favorise. L’effendi devient amoureux sur description, sème de bouquets d’hyacinthes la route où doit passer l’idole voilée de son cœur, et après quelques œillades échangées, la demande à son père, lui assure une dot proportionnée à sa passion et à sa fortune, et voit enfin tomber, pour la première fois, dans la chambre nuptiale, le yachmack importun qui dérobait des traits ordinairement purs et réguliers. Ces mariages par procuration ne donnent pas lieu à plus de méprises et de déception que les nôtres.

Je pourrais copier ici, dans les voyageurs qui m’ont précédé, une foule de détails sur la Validé, sur les Hassakis, les sultanes, les odalisques et l’aménagement intérieur du sérail ; les livres d’où je tirerais ces notions sont aux mains de tout le monde, et il est inutile de les transcrire. Passons à quelque chose de plus précis, et donnons un intérieur turc d’après le récit d’une dame invitée à dîner chez la femme de l’ex-pacha du Kurdistan dont j’ai déjà parlé.

Cette femme avait fait partie du sérail avant d’épouser le pacha. Lorsqu’elles ont atteint l’âge de trente ans, le sultan donne la liberté à certaines de ses esclaves, qui trouvent à se marier très-avantageusement, à cause des relations qu’elles conservent dans le palais et du crédit qu’on leur suppose. Elles ont d’ailleurs reçu une très-bonne éducation ; elles savent lire, écrire, faire des vers, danser, jouer des instruments, et se distinguent par ces grandes manières qu’on ne prend qu’à la cour ; elles possèdent aussi, à un haut degré, l’intelligence des intrigues et des cabales, et souvent apprennent, par leurs amies restées au harem, des secrets politiques dont leurs maris profitent, soit pour obtenir une faveur, soit pour éviter une disgrâce. Épouser une fille du sérail est donc un très-bon calcul pour un ambitieux ou un homme prudent.

L’appartement dans lequel la femme du pacha reçut son invitée était aussi élégant que riche, et contrastait avec la sévère nudité du selamlick, que j’ai décrit dans le chapitre précédent. Une rangée de fenêtres en occupait les trois pans extérieurs, de façon à admettre le plus d’air et de lumière possible ; — une serre donne l’idée la plus juste de ces chambres, où l’on garde aussi des fleurs précieuses. — Un magnifique tapis de Smyrne couvrait moelleusement le plancher ; des arabesques et des entrelacs peints et dorés décoraient le plafond ; un long divan de satin jaune et bleu régnait sur deux faces de la muraille ; un autre petit divan très-bas s’étalait dans un entre-deux de croisées d’où l’on découvrait en plein l’admirable perspective du Bosphore ; des carreaux de damas bleu jonchaient çà et là le tapis.

Dans un angle scintillait, placée sur un plateau de même matière, une grande aiguière de verre de Bohême, couleur d’émeraude, ramagée de dessins d’or ; dans l’autre était placé un coffre de cuir gaufré, historié, piqué et doré, d’un goût charmant, et rappelant, pour l’invention des ornements, ces coffres du Maroc que Delacroix ne manque jamais d’introduire dans ses tableaux de vie africaine. Malheureusement, ce luxe oriental était entremêlé d’une commode en acajou sur le marbre de laquelle pyramidait une pendule recouverte de son globe entre deux vases de fleurs artificielles sous verre, ni plus ni moins que sur la cheminée d’un honnête rentier du Marais. Ces dissonances qui affligent l’artiste se retrouvent dans toutes les maisons turques qui ont des prétentions au bon goût. — Une pièce plus simplement décorée, attenant à la première, servait de salle à manger, et communiquait avec l’escalier de l’office.