La khanoun était somptueusement parée, comme le sont chez elles les dames turques, surtout lorsqu’elles attendent quelque visite. Ses cheveux noirs, divisés en une infinité de petites nattes, lui tombaient sur les épaules et le long des joues. Le sommet de sa tête étincelait comme coiffé d’un casque de diamants formé par les quadruples chaînettes d’une rivière et par des pierres d’une eau admirable cousues sur une petite calotte en satin bleu-de-ciel qu’elles recouvraient presque entièrement. — Cette splendide parure allait bien à son caractère de beauté sévère et noble, à ses yeux noirs brillants, à son mince nez aquilin, à sa bouche rouge, à son ovale allongé, à toute sa physionomie de grande dame hautaine et affable.
Son cou un peu long était entouré d’un collier de grosses perles, et sa chemise de soie entr’ouverte laissait voir une naissance de gorge mignonne et bien formée qui n’empruntait pas le secours du corset, instrument de gêne inconnu en Orient ; elle portait une robe de soie grenat foncé ouverte sur le devant comme une pelisse d’homme, fendue sur les côtés à hauteur du genou, et par derrière formant la queue comme une robe de cour. Cette robe était bordée d’un ruban blanc bouillonné en étoiles de distance en distance ; un châle de Perse serrait le haut de larges pantalons de taffetas blanc, dont les plis recouvraient de petites babouches de maroquin jaune qui ne montraient que leur pointe recourbée en sabot chinois.
Elle fit placer l’étrangère auprès d’elle sur le petit divan avec beaucoup de grâce, après lui avoir toutefois présenté une chaise pour s’asseoir à l’européenne si le siége turc lui semblait incommode, et elle examina curieusement sa toilette, sans affectation marquée cependant, comme une personne bien élevée peut le faire quand un objet nouveau se présente à elle. La conversation, entre gens qui ne parlent pas la même langue et en sont réduits à la pantomime, ne saurait être bien variée : la Turque demanda à l’Européenne si elle avait eu des enfants, et lui fit comprendre qu’elle était elle-même privée à son grand regret de ce bonheur.
Quand l’heure du repas fut arrivée, l’on passa dans la chambre voisine, également entourée de divans, et l’on apporta le guéridon de cuivre poli chargé de mets à peu près semblables à ceux dont j’ai déjà donné la description, sauf que les plats de viande y étaient en moindre proportion et les sucreries plus nombreuses et plus variées. — Une esclave favorite de la khanoun prenait part au repas à côté de sa maîtresse.
C’était une belle fille de dix-sept ou dix-huit ans, robuste, vivace, superbement épanouie, mais de beaucoup inférieure, comme race, à l’ex-odalisque du sérail ; elle avait de grands yeux noirs surmontés de larges sourcils, une bouche pourprée, des joues rondes, un éclat de santé un peu rustique sur tout le visage, les bras blancs et charnus, la gorge forte et une opulence de contours que son costume dégagé permettait d’apprécier librement. Elle était coiffée d’un petit bonnet grec dont ses cheveux bruns s’échappaient en deux grosses tresses, et vêtue d’une veste de ce jaune-pistache que nos teinturiers ne peuvent attraper, d’un ton très-clair et très-doux. Cette veste, tailladée sur les côtés et par derrière, de façon à former des espèces de basques comme les pardessus des Parisiennes, avait des manches courtes qui en laissaient échapper d’autres en gaze de soie, et accusait, en marquant la taille, une croupe qui ne devait rien aux mensonges de la crinoline ; de vastes pantalons bouffants en mousseline opaque complétaient cet habillement aussi leste que gracieux.
Une mulâtresse couleur de bronze neuf, un bout de draperie blanche tournée autour du front, négligemment roulée dans un habbarah blanc qui faisait admirablement ressortir le ton sombre de sa peau, se tenait debout et pieds nus contre la porte, prenant les plats des mains du domestique qui les montait de la cuisine située à l’étage inférieur.
Après le dîner, la cadine se leva et passa dans le salon, où elle promena de divan en divan sa gracieuse nonchalance. Elle fuma ensuite une cigarette au lieu du narghilé traditionnel ; la cigarette est maintenant à la mode en Orient, et l’on fume autant de papelitos à Constantinople qu’à Séville ; c’est un amusement pour l’oisiveté des femmes turques de rouler les blonds cheveux du latakyé dans la mince papillote de papel de hilo.
Le maître du logis vint rendre visite à sa femme et à la dame d’Europe ; mais, en l’entendant venir, la jeune esclave s’enfuit avec une extrême précipitation, car, appartenant en propre à la khanoun, et déjà fiancée, elle ne pouvait paraître à visage découvert devant l’ex-pacha de Kurdistan, qui, du reste, n’avait qu’une femme, comme beaucoup de Turcs.
Au bout de quelques minutes, le pacha se retira pour faire ses dévotions dans la pièce voisine, et la khanoun rappela son esclave.
L’heure de prendre congé était arrivée ; l’étrangère se levait pour sortir ; son hôtesse lui fit signe de rester encore un peu et dit quelques mots à l’oreille de la jeune esclave, qui se mit à fouiller les tiroirs de la commode avec beaucoup d’activité, jusqu’à ce qu’elle eût trouvé un petit objet enfermé dans un étui que la femme du pacha remit à la visiteuse comme gracieux souvenir de la bonne soirée passée ensemble.