Cet étui de carton lilas glacé d’argent contenait un petit flacon de cristal sur lequel se lisait la légende suivante : « Extrait pour le mouchoir. — Paris. — Miel. » Et sur le revers : « Extrait double, qualité garantie de miel. — L.-T. Piver, 103, rue Saint-Martin, Paris. »
XVII
LA RUPTURE DU JEUNE
J’ai prononcé bien souvent le mot « caïque, » et il serait difficile de faire autrement lorsque l’on parle de Constantinople ; mais je m’aperçois que je n’ai donné aucune description de la chose, qui cependant en vaut la peine ; car le caïque est assurément la plus gracieuse embarcation qui ait jamais sillonné l’eau bleue de la mer. A côté du caïque turc, la gondole vénitienne, si élégante pourtant, n’est qu’un grossier bahut, et les barcarols sont d’ignobles drôles comparés aux caïdjis.
Le caïque est une barque de quinze à vingt pieds de long sur trois de large, taillée comme un patin, se terminant à chaque extrémité de manière à pouvoir marcher dans les deux sens ; le bordage est fait de deux longues planches sculptées à l’intérieur d’une frise représentant des feuillages, des fleurs, des fruits, des nœuds de rubans, des carquois en sautoir et autres menus ornements ; deux ou trois planches, découpées à jour et formant arc-boutant, divisent la barque et en soutiennent les flancs contre la pression de l’eau ; un bec de fer arme la proue.
Toute cette installation est en bois de hêtre ciré ou verni, et relevé parfois de quelques filets de dorure, d’une propreté et d’une élégance extrêmes. Les caïdjis, qui manient chacun une paire de rames renflées près de la poignée pour faire contre-poids, s’assoient sur une petite banquette transversale garnie d’une peau de mouton, afin qu’ils ne glissent pas en tirant l’aviron, et leurs pieds s’appuient contre un tasseau de bois.
Les passagers s’accroupissent au fond de la barque, du côté de la poupe, de manière à faire lever un peu le nez à la proue, ce qui rend la nage plus facile : on pousse même la précaution jusqu’à graisser l’extérieur de la barque, pour que l’eau n’y adhère pas. Un tapis plus ou moins précieux garnit l’arrière du caïque, où il est nécessaire de garder la plus complète immobilité, car le moindre mouvement un peu brusque ferait chavirer l’embarcation, ou tout au moins se heurter les poignets des caïdjis, qui rament une main sur l’autre. Le caïque est sensible comme une balance, et il incline à droite ou à gauche au moindre oubli de l’équilibre ; la gravité des Turcs, qui ne bougent non plus que des idoles, s’accommode merveilleusement de cette contrainte, pénible d’abord aux pétulants giaours, mais dont on prend bientôt l’habitude.
On peut tenir quatre, en se faisant face, dans un caïque à deux rames. Malgré l’ardeur du soleil, ces barques n’ont pas de tendelet, ce qui retarderait la marche et serait contraire à l’étiquette turque, le tendelet étant réservé aux caïques du sultan ; mais l’on emporte un parasol, sauf à le fermer lorsqu’on passe trop près des résidences impériales. Une pareille embarcation suit un cheval lancé au grand trot sur la rive, et quelquefois même le dépasse.
Chaque caïque porte auprès de la proue une estampille indiquant l’échelle où il stationne : Top’Hané, Galata, le Kiosque-Vert, Yeni-Djami, Beschick-Tash, etc.
Les caïdjis sont de superbes gaillards arnautes ou armatoles, pour la plupart, d’une beauté mâle et d’une vigueur herculéenne. L’air et le soleil, qui ont bruni leur peau, leur donnent la couleur de belles statuettes de bronze dont ils ont déjà la forme. Leur costume consiste en large caleçons de toile d’une blancheur éblouissante, et en une chemise de gaze rayée à manches fendues, qui leur laisse les mouvements libres ; un fez rouge, dont la houppe bleue ou noire pend d’un demi-pied, serre leur tête aux tempes rasées ; une ceinture de laine rayée jaune et rouge fait plusieurs tours au-dessus de leurs reins et leur assure le buste.
Ils ne portent que la moustache, pour ne pas s’échauffer par un poil inutile ; leurs pieds et leurs jambes sont nus, et leur chemise ouverte découvre des pectoraux puissants cuivrés par un hâle robuste. A chaque coup de rame, leurs biceps grossissent et remontent comme des boulets sur leurs bras athlétiques. Les ablutions obligatoires maintiennent dans une propreté scrupuleuse ces beaux corps assainis par l’exercice, le grand air et une sobriété inconnue aux gens du Nord. Les caïdjis, malgré leur rude travail, ne mangent guère que du pain, des concombres, des rapes de maïs, des fruits, et ne boivent que de l’eau pure ou du café, et ceux qui professent l’islamisme rament du matin au soir sans avaler une gorgée d’eau ou de fumée pendant les trente jours de jeûne du Ramadan.