Ce n’est pas faire un calcul exagéré que d’évaluer à trois ou quatre mille le nombre des caïdjis qui desservent les différentes échelles de Constantinople et du Bosphore jusqu’à la hauteur de Thérapia ou de Buyuk-Déré. La disposition de la ville, séparée de ses faubourgs par la Corne-d’Or, le Bosphore et la mer de Marmara, nécessite de perpétuels trajets aquatiques ; il faut à tout moment prendre un caïque pour aller de Top’Hané à Seraï-Bournou, de Beschick-Tash à Scutari, de Psammathia à Kadi-Keuï, de Kassim-Pacha au Phanar, et d’un côté à l’autre de la Corne-d’Or, quand on se trouve trop éloigné d’un des trois ponts de bateaux qui traversent le port.

Rien n’est plus amusant, lorsqu’on arrive à l’une des escales, que de voir les caïdjis accourir et se disputer votre personne, comme autrefois les conducteurs de coucous s’arrachaient les voyageurs, en s’injuriant les uns les autres avec une volubilité étourdissante, et en vous offrant leur barque au rabais. — Au tumulte se mêlent quelquefois les aboiements des chiens effrayés, sur lesquels on piétine dans la chaleur du débat. — Enfin, poussé, heurté, coudoyé, tiraillé, vous restez la proie d’un ou deux gaillards gigantesques qui vous traînent triomphalement vers leur barque à travers les groupes grommelants de leurs confrères désappointés.

Entrer dans un caïque sans le faire tourner la quille en l’air est une opération assez délicate. Un bon vieux Turc, à barbe blanche, à teint rissolé par le soleil, maintient la barque avec un bâton armé d’un clou, et on lui jette un para pour sa complaisance.

Ce n’est pas toujours une chose facile que de se dépêtrer de la flottille ameutée autour de chaque débarcadère, et il faut l’incomparable adresse des caïdjis pour y réussir sans abordage et sans accident. Pour prendre terre, chaque caïque se retourne de manière à faire toucher sa poupe au rivage, et cette évolution pourrait amener des chocs dangereux, si les caïdjis n’avaient pas, comme les gondoliers de Venise, des cris convenus pour s’avertir. Quand on débarque, on laisse le prix de la course au fond du bateau, sur le tapis, en piastres ou en bechliks, selon la longueur du trajet et la somme convenue.

Ce serait un bel état que celui de caïdji à Constantinople, sans la concurrence des bateaux à vapeur qui commencent à circuler sur le Bosphore comme les watermen sur la Tamise. — Du pont de Galata, au delà duquel ils ne peuvent pénétrer, partent à toute heure du jour une foule de bateaux à vapeur turcs, anglais, autrichiens, dont la fumée se mêle aux brumes argentées de la Corne-d’Or, et qui déposent les voyageurs par centaines à Bebek, Arnaout Keuï, Anadoli-Hissar, Thérapia, Buyuk-Déré, sur la rive d’Europe ; à Scutari, à Kadi-Keuï, aux îles des Princes, sur la rive d’Asie ; traversées qu’on était autrefois obligé de faire en caïque, et qui coûtaient beaucoup de temps et d’argent, vu la longueur du trajet, et présentaient quelque péril à cause de la violence des courants et du vent, sujet à fraîchir d’un moment à l’autre au débouché de la mer Noire.

Les caïdjis cherchent vainement à lutter de vitesse avec les bateaux à vapeur. Leurs muscles de chair se roidissent inutilement contre les muscles d’acier des pistons. Il ne leur restera bientôt plus que les petits trajets intermédiaires, et les vieux Turcs rétrogrades qui pleurent à l’Elbicei-Atika, en voyant la défroque des Janissaires, les emploieront seuls pour se rendre à leurs maisons d’été, par haine des diaboliques inventions des giaours. — Il y a aussi des caïques omnibus, lourdes embarcations chargées d’une trentaine de personnes, et manœuvrées par quatre ou six rameurs qui, à chaque coup de rames, se lèvent, montent sur une marche de bois, et se laissent retomber en arrière de toute leur pesanteur pour enlever l’énorme aviron. Ces mouvements automatiques, répétés de minute en minute, produisent l’effet le plus bizarre ; ce sont les soldats, les hammals, les pauvres diables, les juifs, les vieilles femmes, qui emploient ce moyen de transport économique, mais lent, que les bateaux à vapeur feront disparaître quand ils voudront, en créant des troisièmes places à prix réduits.

Je n’ai donc été nullement surpris en apprenant la nouvelle d’une émeute de caïdjis ; c’était un résultat facile à prévoir en voyant fumer, près de Galata, les nombreuses cheminées des pyroscaphes, et blanchir sous les aubes des roues les eaux qui jusqu’alors n’avaient été fouettées que par la rame échancrée en croissant. Déjà, pendant mon séjour, les bateliers, accroupis mélancoliquement sur leurs escales désertes, regardaient filer d’un œil sombre les bateaux à vapeur encombrés de passagers et remontant les rapides comme des dorades.

L’on était arrivé à l’époque patiemment attendue de la rupture du jeûne, qui se solennise par des réjouissances publiques. Le Bosphore, la Corne-d’Or et le bassin de la mer de Marmara présentent alors l’aspect le plus vivant et le plus gai : tous les navires en rade sont pavoisés de flammes multicolores ; les pavillons hissés flottent au vent ; l’étendard turc, taillé en queue d’aronde, montre trois croissants d’argent sur un écu de sinople en champ de gueules ; la France déroule sa tranche tricolore ; l’Autriche arbore sa bannière rayée de rouge et de blanc et chargée d’un écusson ; la Russie a sa croix d’azur en sautoir sur un fond d’argent ; l’Angleterre, sa croix de Saint-Georges ; l’Amérique, son ciel semé d’étoiles ; la Grèce, sa croix bleue portant à son centre l’échiquier blanc et noir de Bavière ; Maroc arbore son pennon rouge ; Tripoli sème des demi-lunes sur la couleur favorite du prophète ; Tunis se zèbre de vert, de bleu et de rouge, comme une ceinture de soie, et le soleil joue et papillote gaiement sur toutes ces banderoles dont le reflet s’allonge et serpente sur l’eau limpide ; des salves à toutes volées saluent le caïque du sultan, qui passe resplendissant de dorure et de pourpre, emporté par l’élan de trente vigoureux rameurs, pendant que des matelots, debout sur les vergues, poussent des hurrahs, et que les albatros effrayés tourbillonnent dans la fumée cotonneuse.

Je prends un caïque à Top’Hané et je me fais promener d’un vaisseau à l’autre, examinant la coupe des différents navires, et m’arrêtant de préférence à des embarcations venues de Trébizonde, de Moudania, d’Ismick, de Lampsaki, dont les poupes élevées en château, les proues en poitrine de cygne et les mâts aux longues antennes ne doivent pas beaucoup différer des vaisseaux qui composaient la flotte des Grecs au temps de la guerre de Troie. Les clippers américains, tant vantés, sont loin d’avoir cette élégance de galbe, et il ne faudrait pas beaucoup d’imagination pour se figurer le blond Achille Péliade assis sur une de ces hautes poupes, que baigne d’ailleurs la mer, où se dégorge le Simoïs.

En flânant, ma barque rase l’îlot de rochers sur lequel s’élève ce que les Francs appellent, on ne sait trop pourquoi, la tour de Léandre, et les Turcs, Kiss-Koulessi, la tour de la Vierge. Il n’est pas besoin de dire que le souvenir de Léandre est très-improprement rattaché à cette tourelle blanche, puisque c’était l’Hellespont et non le Bosphore qu’il traversait à la nage pour aller rejoindre Héro, la belle prêtresse de Vénus. Une légende gracieuse explique la dénomination turque.