XVIII
LES MURAILLES DE CONSTANTINOPLE
J’avais résolu de faire une grande tournée dans les quartiers reculés de Constantinople que les voyageurs visitent rarement. Leur curiosité ne va guère au delà du Bezestin, de l’Atmeïdan, de la place du Sultan-Bayezid, du Vieux-Sérail et des alentours de Sainte-Sophie, où se concentre tout le mouvement de la ville musulmane. Je partis donc de bonne heure, en compagnie d’un jeune Français qui habite depuis longtemps la Turquie ; nous descendîmes rapidement la pente de Galata, nous traversâmes la Corne-d’Or sur le pont de bateaux en jetant quatre paras au bureau de péage, et, laissant de côté Yeni-Djami, nous nous enfonçâmes dans un dédale de ruelles turques.
A mesure que nous avancions, la solitude se faisait ; les chiens, plus sauvages, nous regardaient d’un œil hagard et nous suivaient en grommelant. Les maisons de bois déteintes, chancelantes, avec leurs treillis démaillés, leurs étages hors d’aplomb, présentaient un aspect de cages à poulets effondrées. Une fontaine en ruines laissait filtrer son eau, extravasée dans une conque verdie ; un turbé démantelé, envahi par les ronces, les orties et les asphodèles, montrait dans l’ombre, à travers ses grilles obstruées de toiles d’araignée, quelques cippes funèbres penchant à droite et à gauche et n’offrant plus que des inscriptions illisibles ; un marabout arrondissait son dôme grossièrement plâtré de chaux et flanqué d’un minaret semblable à une chandelle coiffée de son éteignoir ; au-dessus des longs murs, jaillissaient des pointes noires de cyprès, ou se déversaient sur la rue des touffes de sycomores et de platanes ; plus de mosquées aux colonnes de marbre, aux galeries mauresques, plus de konacks de pacha peints de vives couleurs et projetant leurs gracieux cabinets aériens, mais par places de grands tas de cendres au milieu desquels s’élèvent quelques cheminées de briques noircies restées debout, et sur cette misère et cet abandon, la pure, blanche, implacable lumière d’Orient, qui fait ressortir cruellement la tristesse de chaque détail.
De ruelles en ruelles, de carrefours en carrefours, nous arrivâmes à un grand khan morne et délabré, aux hautes arcades, aux longs murs de pierre, destiné à loger les caravanes de chameaux : c’était l’heure de la prière, et, sur la galerie extérieure du minaret de la mosquée voisine, deux muezzins vêtus de blanc circulaient d’un pas de fantôme, jetant, avec leur voix d’une tonalité étrange, la formule sacramentelle de l’islam à ces maisons muettes, aveugles et sourdes, s’écroulant dans le silence et la solitude. Ce verset du Koran, qui semblait descendre du ciel modulé par une voix suavement gutturale, n’éveillait d’autre bruit que le soupir plaintif de quelque chien troublé dans son rêve et les battements d’ailes d’une colombe effrayée. Les muezzins n’en continuèrent pas moins leur ronde impassible, lançant les noms d’Allah et du prophète aux quatre vents de l’horizon, comme des semeurs qui ne s’inquiètent pas où tombe la graine, sachant bien qu’elle trouvera le sillon. Peut-être même sous ces toits vermoulus, au fond de ces baraques abandonnées en apparence, des fidèles déployaient leurs pauvres petits tapis usés, s’orientaient vers la Mecque, et répétaient avec une foi profonde : « La Allah ! il Allah ! ou Mohammed raçoul Allah ! »
Un nègre à cheval passait de temps à autre ; une vieille momie plaquée contre un mur allongeait hors d’un tas de haillons une patte de singe qui demandait l’aumône, profitant de l’occasion inespérée ; deux ou trois gamins échappés d’une aquarelle de Decamps essayaient de fourrer des cailloux dans le goulot d’une fontaine tarie. Quelques lézards couraient sur les pierres en toute sécurité, et c’était tout.
Je me sentais, malgré moi, envahir par une tristesse accablante, et j’aurais oublié le but de notre promenade, qui était d’aller voir les saltimbanques près de la porte de Silivri-Kapoussi, si mon compagnon ne me l’eût plusieurs fois rappelé. — J’étais fatigué, mourant de faim, car nous avions parcouru, sans y prendre garde, un espace énorme, et nous nous étions considérablement écartés de notre route, que nous retrouvâmes, non sans peine ; nous traversâmes la cour et le jardin d’une mosquée dont j’ai oublié le nom, et le son d’une musique aigre et barbare sortant d’un enclos de planches nous indiqua que nous étions dans le bon chemin. — C’était bien là. — Nous nous assîmes sur un de ces tabourets hauts de quatre pouces, l’on nous apporta du café et des pipes, et nous regardâmes les exercices qui avaient lieu au milieu de la cour, sur un lit de poussière fine : c’étaient des Marocains exécutant à peu près les mêmes tours que tout le monde a pu voir au Cirque des Champs-Élysées par la troupe arabe.
Il me sembla même reconnaître le grand gaillard qui servait de base à la pyramide humaine, et portait huit hommes étagés sur ses épaules bronzées et sur son crâne bleuâtre. Des chevalets supportant des cordes tendues montraient que le spectacle se compliquait de danses funambuliques ; mais nous étions arrivés trop tard pour voir cette partie du programme ; contre-temps que je regrettai fort pour ma part, car les acrobates étaient de petites filles de huit ou dix ans, très-jolies, nous dit-on, et d’une légèreté rare ; il y avait aussi des danseurs de corde bouffons, Turcs à large barbe, à grand nez de perroquet, qui prenaient gravement toutes sortes de poses grotesques de la bizarrerie la plus comique. Au fond de la cour une galerie grillée, — un sérail, comme on dit en Turquie, — servait de tribune ou de loge aux femmes, et l’on nous fit retirer pour qu’elles pussent sortir librement, la présence de giaours contrariant leur pudeur, — pudeur exagérée, assurément, car nous les vîmes passer de loin, empaquetées jusqu’aux yeux, et ressemblant à ces mannes d’osier sur lesquelles on tourne le linge dans les bains.
Nous cherchâmes quelque chose à manger, car, si nous avions repu nos yeux, notre estomac n’avait reçu aucune nourriture, et chaque minute augmentait notre angoisse. Il n’y avait là, dans ce quartier perdu, aucune de ces appétissantes rôtisseries où le kébab saupoudré de poivre tourne à la flamme, enfilé par une broche perpendiculaire ; aucune de ces devantures sur lesquelles le baklava s’étale par larges portions, que la main du pâtissier couvre d’une légère neige de sucre, aucune de ces triomphantes gargotes offrant leurs boulettes de riz enveloppées de feuilles, et leurs jattes où des quartiers de concombre nagent dans l’huile, mêlés à des morceaux de viande. Nous ne trouvâmes à acheter que des mûres blanches et du savon noir : médiocre régal !
Nous errions faméliquement, roulant çà et là des yeux avides, et choisissant les rues qui, un peu moins désertes que les autres, semblaient nous promettre quelque chance de nourriture. Une bonne vieille dame grecque, suivie de sa petite servante portant un gros paquet, prit pitié de nous et nous indiqua, non loin de là, une hôtellerie où nous trouverions probablement de quoi nous restaurer. Ce renseignement était juste, seulement l’hôtellerie était fermée depuis plusieurs années. Les souvenirs de la brave matrone remontaient à sa jeunesse.
Le quartier que nous parcourions présentait une physionomie toute différente ; ce n’était plus l’aspect turc. Les portes des maisons entr’ouvertes laissaient l’œil pénétrer dans les intérieurs. Aux fenêtres sans grillages apparaissent de charmantes têtes de femmes, coiffées de crépons roses ou bleus et couronnées d’une grosse natte de cheveux formant diadème ; des jeunes filles assises sur le seuil regardaient librement dans la rue, et nous pouvions admirer sans les faire fuir leurs traits fins et purs, leurs grands yeux bleus et leurs tresses blondes ; devant les cafés des hommes en fustanelle blanche, en calotte rouge, en veste aux longues manches soutachées, avalaient de grands verres de raki et s’enivraient comme de bons chrétiens. — Nous étions dans Psammathia, un quartier habité par les rayas, sujets non musulmans de la Porte, espèce de colonie grecque au milieu de la ville turque. L’animation avait succédé au silence, et la joie à la tristesse ; on se sentait au milieu d’une race vivante.