Un jeune drôle, nous voyant chercher un cabaret, vint s’offrir à nous pour guide, après nous avoir fait voir son passe-port comme un vrai filou qu’il était, et il nous conduisit avec beaucoup de détours, pour donner de l’importance au service qu’il nous rendait, à une espèce de locanda située à dix pas de l’endroit où il nous avait pris. Nous lui donnâmes quelques paras pour sa peine ; mais, ne se trouvant sans doute pas assez récompensé, il subtilisa, avec l’adresse d’un grinche émérite, le porte-monnaie de mon camarade, contenant une trentaine de francs en bechlicks et en piastres.
Nous entrâmes dans une grande pièce où, derrière un comptoir chargé de mets et de bouteilles, se tenait debout un Palforio truculent, plus propre en apparence à couper le cou à des voyageurs qu’à des poulets ; ce cuisinier terrible, à la figure olivâtre, à la barbe bleue, formant des tons verts en se mêlant aux tons jaunes de la peau, aux yeux et au bec de gypaëte, condescendit pourtant à nous servir des crevettes, des rougets frits dans une caisse de papier, à peu près comme des côtelettes en papillotes, des pêches, des raisins, du fromage et une fiasque de vin blanc resinato, ressemblant pour le goût à du vermout de Turin et dont la saveur amère ne déplaît pas quand on en a l’habitude. Il n’avait pu, malgré notre désir, nous donner de la viande, parce qu’on célébrait ce jour-là je ne sais quelle fête grecque qui rendait le maigre obligatoire. — Mais nous avions si faim, que cette simple collation nous parut un déjeuner de Balthazar, et que nous nous attendions à voir flamboyer des écritures sur la muraille. Cependant Psammathia ne croula pas sur ses fondements, et nous pûmes achever notre repas sans catastrophe biblique.
Dûment réconfortés, nous nous mîmes en route avec une vigueur toute fraîche, et nous atteignîmes bientôt la porte la plus voisine du château des Sept-Tours, en grec Heptapurgon, en turc Jedi-Kouleler, mots qui ont la même signification. Là, nous rencontrâmes un de ces loueurs de chevaux, si nombreux à Top’Hané, près de l’Échelle des Morts, au Kiosque-Vert, au grand Champ de Péra et dans tous les endroits fréquentés de Constantinople, mais d’une rareté phénoménale en pareil endroit. Nous enfourchâmes ses deux bêtes assez proprement harnachées, et valant certes les rosses prétendues anglaises sur lesquelles nos victorieux paradent aux Champs-Élysées. Ces gentils chevaux curdes, l’un blanc, l’autre bai, se mirent fraternellement au pas allongé, suivis par leur maître, marchant à pied, et nous prîmes sur la droite, laissant à gauche les tours ébréchées de l’antique prison d’État. Nous voulions longer extérieurement les anciennes murailles de Byzance, depuis la mer jusqu’à Ederne-Capoussi et même plus loin, si nous n’étions pas trop fatigués.
Je ne crois pas qu’il y ait nulle part au monde une promenade plus austèrement mélancolique que ce chemin qui circule pendant près d’une lieue entre un cimetière et des ruines.
Les remparts, composés de deux rangs de murailles flanquées de tours carrées, ont à leurs pieds un large fossé comblé maintenant par des cultures et revêtu d’un parapet de pierre, ce qui formait trois enceintes à franchir. Ce sont les antiques murailles de Constantin, telles que les assauts, le temps, les tremblements de terre, les ont faites ; dans leurs assises de briques et de pierre, on voit encore les brèches ouvertes par les catapultes, les balistes, les béliers et cette gigantesque coulevrine, mastodonte de l’artillerie, que servaient sept cents canonniers, et qui lançait des boulets de marbre du poids de six cents livres. Çà et là une immense lézarde fend une tour du haut en bas ; plus loin, tout un pan de mur est tombé au fond du fossé ; mais où la pierre manque, le vent apporte de la poussière et des graines, un arbuste se développe à la place du créneau absent, et devient un arbre ; les mille griffes des plantes parasites retiennent la brique qui va choir ; les racines des arbousiers, après avoir été des pinces pour s’introduire entre les joints des pierres, se changent en crampons pour les retenir, et la muraille continue sans interruption, découpant sur le ciel sa silhouette ébréchée, étalant ses courtines drapées de lierre et dorées par le temps de tons sévères et riches. De distance en distance s’élèvent les vieilles portes d’architecture byzantine, empâtées de maçonnerie turque, mais pourtant reconnaissables encore.
Il serait difficile de supposer une cité vivante derrière ces remparts morts qui pourtant cachent Constantinople. On se croirait aux abords d’une de ces villes des contes arabes dont tous les habitants ont été pétrifiés par un maléfice ; — quelques minarets seuls lèvent la tête au-dessus de l’immense ligne des ruines, et témoignent que l’islam a là sa capitale. Le vainqueur de Constantin XIII, s’il revenait au monde, pourrait placer encore avec à-propos sa mélancolique citation persane : « L’araignée file sa toile dans le palais des empereurs, et la chouette entonne son chant nocturne sur les tours d’Ephrasiab. »
Ces murailles roussâtres, encombrées de la végétation des ruines, qui s’écroulent lentement dans la solitude, et sur lesquelles courent quelques lézards, il y a quatre cents ans voyaient ameutées à leurs pieds les hordes de l’Asie, poussées par le terrible Mahomet II. Les corps des janissaires et des timariots roulaient, criblés de blessures, dans ce fossé où s’épanouissent maintenant de pacifiques légumes ; des cascatelles de sang ruisselaient sur leurs parois où pendent les filaments des saxifrages et des plantes pariétaires. Une des plus terribles luttes humaines, lutte de race contre race, de religion contre religion, eut lieu dans ce désert où règne un silence de mort. Comme toujours, la jeune barbarie l’emporta sur la civilisation décrépite, et, pendant que le prêtre grec faisait frire ses poissons, ne pouvant croire à la prise de Constantinople, Mahomet II, triomphant, poussait son cheval dans Sainte-Sophie, et marquait sa main sanglante sur la muraille du sanctuaire, la croix tombait du haut des dômes pour faire place au croissant, et l’on retirait de dessous un tas de morts l’empereur Constantin, sanglant, mutilé, et reconnaissable seulement aux aigles d’or qui agrafaient ses cothurnes de pourpre.
J’ai parlé tout à l’heure du caloyer occupé à faire frire des poissons pendant l’assaut suprême donné à Constantinople, et qui répondit incrédulement à l’annonce du triomphe des Turcs : « Bah ! je croirai plutôt que ces poissons vont ressusciter, sortir de l’huile bouillante et nager sur le plancher. » Prodige qui eut lieu effectivement et dut convaincre l’obstiné moine.
La descendance de ces poissons miraculeux frétille dans la citerne de l’église grecque ruinée de Baloukli, qu’on aperçoit à quelque distance des remparts de la ville, un peu avant d’arriver à Silivri-Kapoussi. Ils sont rouges d’un côté et bruns de l’autre, en mémoire du tour de poêle qu’avaient supporté leurs aïeux à moitié cuits ; un pauvre diable de prêtre les montre encore aux étrangers en disant : Idos psari, effendi. (Regardez les poissons, monsieur.) Quoique je ne professe pas des opinions voltairiennes à l’endroit des miracles, je ne jugeai pas à propos d’aller vérifier celui-ci par moi-même, d’autant plus que c’était un miracle schismatique auquel je n’étais pas obligé de croire ; je me contentai donc de la légende et je continuai ma route.
Quel dommage que mon ami le grand paysagiste Bellel n’ait pas fait le voyage de Constantinople ! Quel parti il eût tiré de ces superbes mouvements de terrain, de ces grands cyprès, de ces pans de murailles chancelantes soutenus par des végétations robustes ! Comme son fusain ferme et magistral eût découpé les feuilles de ces platanes, de ces arbousiers, de ces lentisques venus dans ce fossé comblé de détritus humains !