Les pluies de l’hiver, les vents de l’été et le travail du temps ont emporté la terre sur les bas côtés du chemin, qui n’a pas été réparé sans doute depuis Constantin, et déchaussé la voie qu’on prendrait par places plutôt pour le sommet d’un large rempart à demi enfoui que pour une route praticable ; deux arabas suivaient pourtant ce chemin invraisemblable, l’un doré et peint, cahotant cinq ou six femmes bien vêtues et soigneusement voilées, tenant de beaux enfants sur leurs genoux ; l’autre en simples planches retenues par des chevilles de bois, secouant un clan de Tsiganes mâles et femelles, bruns comme les Indiens, hâves, déguenillés, qui piaulaient une stridente chanson bohème, sous laquelle bourdonnait un sourd ronflement de tambours de basque.
Je suis encore à comprendre comment ces lourdes voitures n’ont pas été précipitées vingt fois et brisées au fond de ces ornières de trois ou quatre pieds de profondeur ; mais les bœufs ont le pied sûr, et les conducteurs ne quittent pas les cornes de leurs bêtes. Quant à moi, je quittai cette tumultueuse carrière de pierre et fis marcher mon cheval sous les cyprès de l’immense Champ-des-Morts qui fait face aux remparts depuis les Sept-Tours jusqu’au bas des collines d’Eyoub.
Je marchais au petit pas, dans un étroit sentier tracé entre les tombes, lorsque j’aperçus, arrêtée près d’un cippe funèbre, une jeune femme masquée d’un yachmack assez transparent, et drapée d’un feredgé vert tendre ; elle tenait à la main une touffe de roses, et ses grands yeux avivés d’antimoine flottaient devant elle, perdus dans une indéfinissable rêverie. Apportait-elle ces fleurs sur quelque tombe aimée, ou se promenait-elle simplement sous ces tristes ombrages ? C’est ce que je ne saurais dire ; mais, au bruit des sabots de mon cheval, elle releva la tête, et, sous la claire mousseline, je pus discerner un charmant visage. Sans doute, mes yeux exprimèrent naïvement et fidèlement mon admiration, car elle s’approcha du bord de la route, et, avec un mouvement plein d’une grâce timide, elle me tendit une rose prise de son bouquet.
Mon compagnon, qui venait derrière moi, me rejoignit, et elle lui en offrit une aussi par une nuance de pudeur délicate qui corrigeait ce que sa première impulsion pouvait avoir de trop libre. Je la saluai de mon mieux à l’orientale. Deux ou trois compagnes la rejoignirent, et elle disparut à travers l’épaisseur des cyprès. — Là se borne mon unique bonne fortune turque ; mais je n’ai pas oublié les grands yeux noirs aux paupières teintes de surmeh, et la rose, relique précieuse, jaunit à Paris dans un sachet de satin blanc.
XIX
BALATA. — LE PHANAR. — BAIN TURC
Si je faisais un voyage d’antiquaire au lieu d’une tournée d’artiste, j’aurais pu, à grand renfort de bouquins, disserter longuement sur les emplacements probables des anciens édifices de Byzance, les reconstruire d’après quelques fragments douteux perdus sous des agrégations de baraques turques, et rapporter à ce sujet un certain nombre d’inscriptions grecques qui m’auraient donné l’air fort savant ; mais je préfère un croquis fait sur nature, une impression réelle, sincèrement rendue. Ainsi je n’entrerai pas dans le détail de chaque porte antique, et je ne chercherai pas l’endroit précis où tomba le malheureux Constantin-Dracosès, endroit marqué, dit-on, par un arbre gigantesque, poussé dans le rempart. Ces portes s’ouvrent à travers de grosses tours massives et sont ornées de quelques colonnes d’ordre composite sentant la décadence byzantine, et dont le fût est souvent emprunté à quelque temple antique, la Porte-Dorée dessine une arcade remplie d’une solide maçonnerie, car, d’après une vieille tradition, les vainqueurs futurs de Constantinople doivent pénétrer dans la ville par cette porte qui déjà vit passer triomphant Alexis Strategopoulos, lieutenant de Michel Paléologue, lorsqu’il reconquit en une nuit Byzance sur Beaudoin II, et mit ainsi fin à l’empire français en Orient. — Ce mur va-t-il bientôt s’abattre, comme les Grecs s’y attendent, pour laisser entrer leurs coreligionnaires russes après les quatre cents ans d’intervalle fixés par une prophétie, à partir de la prise de Constantinople, date qui tombe justement le 29 mai prochain, et la messe sera-t-elle célébrée à Sainte-Sophie en présence du czar ? — C’est une question que je n’approfondirai pas ; mais la présence du prince Menschikoff, au cas où l’on supposerait à la Russie des intentions hostiles, ne pouvait concorder plus habilement avec les préjugés et les croyances populaires.
Près de la porte d’Andrinople, nous descendîmes de cheval pour prendre une tasse de café et fumer un chibouck dans un café peuplé d’une clientèle bigarrée, et nous continuâmes notre route, toujours accompagnés par le cimetière, qui n’en finissait pas ; mais nous trouvâmes enfin le bout de la muraille, et nous pûmes rentrer dans la ville en dirigeant avec prudence nos montures chancelantes, qui buttaient contre les turbans de marbre et les fragments de tombe dont les pentes glissantes étaient hérissées.
Nous arrivâmes ainsi dans un quartier étrange et d’une physionomie toute particulière : les baraques devenaient de plus en plus délabrées, pauvres et sales. Leurs façades rechignées, chassieuses, hagardes, se fendillaient, se déjetaient, se disloquaient, prêtes à tomber en putréfaction. Les toits semblaient avoir la teigne et les murailles la lèpre ; les écailles de l’enduit grisâtre se détachaient comme les pellicules d’une peau dartreuse. Quelques chiens saigneux réduits à l’état de squelette, rongés de vermine et de morsures, dormaient dans la boue noire et fétide ; d’ignobles loques pendillaient aux fenêtres, derrière lesquelles, haussés par nos montures, nous découvrions des têtes bizarres d’une lividité maladive, entre la cire et le citron, surmontées d’énormes bourrelets de linge blanc et emmanchées dans de petits corps fluets à poitrine plate, sur laquelle bridait une étoffe miroitante comme les feuilles d’un parapluie mouillé ; des yeux mornes, atones, aux regards accablés, pareils dans ces visages jaunes à des charbons tombés dans une omelette, se levaient lentement vers nous et retombaient sur quelque besogne ; des fantômes furtifs passaient le long des baraques le front ceint d’un chiffon blanc moucheté de noir, comme si l’usure y eût essuyé sa plume toute la journée, le corps perdu dans une souquenille vernie de crasse.
Nous étions à Balata, le quartier juif, le ghetto de Constantinople ; nous voyions là le résidu de quatre siècles d’oppression et d’avanie, le fumier sous lequel ce peuple, proscrit partout, se blottit comme certains insectes pour se dérober à ses persécuteurs ; il espère se sauver par le dégoût qu’il inspire, vit dans la fange et en prend les teintes. On imaginerait difficilement quelque chose de plus immonde, de plus infect et de plus purulent : la plique, les scrofules, la gale, la lèpre et toutes les impuretés bibliques, dont il ne s’est pas guéri depuis Moïse, le dévorent sans qu’il s’y oppose, tant l’idée du lucre le travaille exclusivement ; il ne fait même pas attention à la peste s’il peut faire un petit commerce sur les habits des morts. — Dans ce hideux quartier roulent pêle-mêle Aaron et Isaac, Abraham et Jacob ; ces malheureux, dont quelques-uns sont millionnaires, se nourrissent de têtes de poisson qu’on retranche comme venimeuses et qui développent chez eux certaines maladies particulières. Cet immonde aliment a pour eux l’avantage de ne coûter presque rien.
En face, de l’autre côté de la Corne-d’Or, sur une pente aride, pelée, poussiéreuse, s’étend le cimetière qui absorbe leurs générations malsaines. Le soleil brûle les pierres informes de leurs tombes où ne pousse pas un brin d’herbe et que n’abrite pas un seul arbre. Les Turcs n’ont pas voulu accorder cette douceur à leurs charognes proscrites et ont tenu à garder au Champ-des-Morts juif l’aspect d’une voirie : à peine leur est-il permis de graver quelque mystérieux caractère hébraïque sur les cubes qui mamelonnent de leurs rugosités cette colline désolée et maudite.