Quelle différence entre ces poupées souffreteuses dont on ne peut discerner l’âge et les splendides juives de Constantine, qui s’avancent belles comme la reine de Saba et parées comme elle dans leurs dalmatiques de damas mi-parti, avec leurs ceintures à plaque de métal, leurs chaînettes d’or et leur bandeau brodé de paillon ! — C’est pourtant la même race, mais on ne le dirait guère. Les unes pourraient poser pour les madones de Raphaël ; Rembrandt seul serait capable de faire figurer les autres dans quelque scène magique, en les dorant, sur un fond de bitume, de ces merveilleux tons de hareng saur dont Amsterdam lui a donné le secret.

Le même abaissement de race se remarque aussi chez les hommes : aucun n’a cette pureté de type commune chez les juifs d’Afrique, qui semblent avoir conservé le primitif cachet oriental.

Les Turcs, qui admettent Aïssa (Jésus) comme un prophète, font payer cruellement sa mort aux Juifs ; cependant il faut dire qu’on ne les maltraite plus comme autrefois, et que leurs vies et leurs fortunes sont à peu près en sûreté contre les avanies et les extorsions ; mais ce peuple immuable dans sa crasse ne s’est pas encore rassuré et continue sa comédie de misère ; il est toujours puant, sordide et bas, cachant de l’or sous des haillons. Il se venge des Chrétiens, des Grecs et des Turcs par l’usure. Au fond de ces huttes infectes, plus d’un Shylock, attendant l’échéance, repasse son couteau sur le cuir de son soulier, pour enlever la livre de chair à Bassanio ; plus d’un rabbin cabaliste se répand de la cendre sur la tête et fait des conjurations afin d’obtenir de Dieu le châtiment de peuples balayés de la face du monde depuis des siècles.

Nous sortîmes enfin de ce quartier ignoble, et nous entrâmes dans le Phanar, où habitent les Grecs de distinction, une espèce de West-End à côté d’une cour des Miracles ; les maisons en pierre font une bonne contenance architecturale. Plusieurs ont des balcons soutenus par des consoles découpées en escalier ou des modillons à volutes ; — d’autres plus anciennes rappellent les façades étroites des petits hôtels du moyen âge, moitié forteresses, moitié demeures civiles ; les murs ont une épaisseur à soutenir un siége, les volets de fer sont à l’épreuve de la balle, des grilles énormes défendent les croisées étrécies en barbacanes, les corniches se denticulent volontiers en créneaux et se projettent en moucharabys, luxe innocent de défense qui ne sert que contre l’incendie, dont les langues impuissantes lèchent en vain ce quartier de pierre.

Là s’est réfugiée l’antique Byzance, là vivent dans l’obscurité les descendants des Comnènes, des Ducas, des Paléologues, des princes sans principautés dont les aïeux ont porté la pourpre et qui ont du sang impérial dans les veines ; leurs esclaves les traitent en rois, et ils se consolent entre eux de leur déchéance par ces simulacres de respect. Des richesses considérables sont entassées dans ces solides maisons, très-ornées à l’intérieur, quoique très-simples à l’extérieur ; car en Orient le luxe est craintif et ne se développe qu’à l’abri des regards. Les Phanariotes ont été longtemps célèbres pour leur habileté diplomatique : ils dirigèrent jadis toutes les affaires internationales de la Porte ; mais leur crédit semble avoir beaucoup baissé depuis la révolte de la Grèce.

Au bout du Phanar, l’on rentre dans les rues turques qui longent la Corne-d’Or, et où fourmille une active population commerciale. A chaque pas, l’on rencontre des hammals portant à deux un fardeau suspendu à une perche : des ânes liés entre deux longues planches dont ils supportent chacun un bout embarrassent la circulation et fauchent tout ce qui se trouve sur leur passage lorsqu’ils sont obligés de tourner pour prendre une rue transversale. Ces pauvres bêtes restent quelquefois bloquées contre les murailles de la ruelle trop étroite sans pouvoir avancer ni reculer, ce qui produit bientôt une agglomération de cavaliers, de piétons, de portefaix, de femmes, d’enfants, de chiens, qui maugréent, sacrent, piaillent et aboient sur tous les tons, jusqu’à ce que l’ânier tire sa bête par la queue et lève ainsi la digue de l’écluse. Alors la foule amassée s’écoule et le calme se rétablit, non sans quelques horions préalablement distribués, et dont les bourriques, cause innocente de la chose, empochent comme de raison la meilleure partie.

Le terrain monte en amphithéâtre de la mer jusqu’aux remparts que nous venions de longer extérieurement, et, par-dessus des toits tumultueux des maisons turques, l’œil saisit çà et là quelque fragment de muraille crénelée, quelque arcade d’aqueduc antique qui enjambe les chétives constructions modernes, bûchers tout préparés pour l’incendie et qu’une allumette suffit à enflammer. Combien de Constantinoples ont déjà vu tomber en cendres, à leurs bases, ces vieilles pierres noircies ! — Une maison turque de cent ans est une rareté à Stamboul.

Notre saïs, marchant la main appuyée sur la croupe de mon cheval, nous guidait, mon ami et moi, à travers cette foule et ce dédale, et nous eut bientôt amenés au second pont qui traverse la Corne-d’Or ; il nous fit regagner, à travers Kassim-Pacha, les pentes du petit Champ-des-Morts, et nous déposa à la porte de l’hôtel de France, sans paraître fatigué de cet énorme trajet.

Quant à moi, je m’assis sur mon divan, je m’accoudai à la fenêtre et je me livrai aux douceurs du kief, un peu étourdi par la fatigue et le tabac opiacé dont j’avais chargé le lulé de ma pipe, et le soir, après le souper, qui ne se fit pas attendre longtemps, je ne fus nullement tenté d’aller me promener selon mon habitude devant les cafés du petit Champ où se réunit la société pérote.

Le lendemain, j’étais un peu courbatu et je résolus d’aller prendre un bain turc, car rien ne délasse autant, et je me dirigeai vers les bains de Mahmoud, situés près du Bazar. Ce sont les plus beaux et les plus vastes de Constantinople.