La tradition des Thermes antiques, perdue chez nous, s’est conservée en Orient. — Le christianisme, en prêchant le mépris de la matière, a peu à peu fait tomber en désuétude les soins donnés au corps périssable comme sentant trop leur paganisme. Je ne sais plus quel moine espagnol, quelque temps après la conquête de Grenade, prêchait contre l’usage des bains maures et déclarait suspects de sensualisme et d’hérésie ceux qui n’y voudraient pas renoncer.

En Orient, où la propreté du corps est d’obligation religieuse, les bains ont gardé toutes les recherches grecques et romaines : ce sont de grands édifices d’apparence architecturale, avec coupole, dômes, colonnes, qui emploient le marbre, l’albâtre, les brèches de couleur dans leur construction, et sont desservis par une armée de baigneurs, de tellacks, d’étuvistes, rappelant les strigillaires, les malaxeurs et les aliptes de Rome et de Byzance.

Une grande salle ouvrant sur la rue et fermée par un pan de tapisserie reçoit d’abord le client. — Près de la porte, le maître du bain se tient accroupi entre une caisse renfermant la recette et un bahut où il serre l’argent, les bijoux et autres objets précieux qu’on dépose en entrant et dont il répond. Autour de cette salle, d’une température à peu près égale à celle du dehors, règnent deux espèces de galeries superposées garnies de lits de camp ; une fontaine darde son filet d’eau grésillant sur une double vasque au milieu du pavé de marbre miroitant d’eau. Autour de la fontaine sont rangés quelques pots de basilic, de menthe et autres plantes odoriférantes, dont les Turcs aiment beaucoup le parfum.

Des linges bleus, blancs, rayés de rose, sèchent sur des cordes ou pendent au plafond comme les drapeaux et les bannières à la voûte de Westminster ou des Invalides.

Dans les lits fument, boivent du café, prennent des sherbets, ou dorment enveloppés jusqu’au menton comme des enfants au maillot les baigneurs attendant qu’ils ne soient plus en transpiration pour reprendre leurs habits.

On me fit monter à la seconde galerie par un petit escalier de bois ; on m’indiqua un lit ; et, lorsque je fus débarrassé de mes vêtements, deux tellacks m’entortillèrent autour de la tête une serviette blanche en forme de turban et me revêtirent des reins aux chevilles d’une pièce de Guinée bridant comme le pagne des statues égyptiennes. Au bas de l’escalier, je trouvai une paire de patins de bois dans lesquels j’entrai mes pieds ; et, mes tellacks me soutenant par l’aisselle, je passai de la première pièce dans la seconde, chauffée à une température plus élevée ; on m’y laissa quelques minutes pour habituer mes poumons à l’atmosphère brûlante de la troisième salle, poussée jusqu’à trente-cinq ou quarante degrés.

Les étuves diffèrent de nos bains de vapeur : un feu continuel brûle sous leurs dalles de marbre, et l’eau qu’on y répand s’y volatilise en fumée blanche, mais n’y vient pas d’une chaudière par jets stridents. — Ce sont en quelque sorte des bains à sec, et l’extrême chaleur détermine seule la transpiration.

Sous une coupole éclairée par de grosses lentilles de verre verdâtre ne laissant filtrer qu’un jour vague, sept ou huit dalles en forme de tombeau sont disposées pour recevoir les corps des baigneurs, qui, étendus comme des cadavres sur une table de dissection, subissent la première préparation du bain turc : on leur pince légèrement l’insertion des muscles, on les malaxe comme une pâte molle jusqu’à ce qu’ils se couvrent d’une sueur perlée pareille à celle qui se forme autour du seau d’une bouteille de vin de Champagne trempée dans la glace, résultat qui ne se fait pas attendre.

Lorsque vos pores ouverts laissent ruisseler l’eau sur vos membres assouplis, on vous relève, on vous fait chausser de nouveau les patins pour épargner à la plante de vos pieds le contact torride du pavé, et l’on vous conduit à l’une des niches creusées autour de la rotonde.

Une fontaine de marbre blanc avec sa vasque où se dégorge à volonté un robinet d’eau chaude et d’eau froide occupe le fond de ces niches. Votre tellack vous fait asseoir près du bassin, arme sa main d’un gantelet en poil de chameau et vous étrille les bras d’abord, les jambes ensuite, puis le torse, de façon à vous amener le sang à la peau, sans vous écorcher cependant et sans vous faire le moindre mal, malgré l’apparente rudesse qu’il met à cet exercice.