Ensuite il puise dans le bassin, avec une sébile de cuivre jaune, plusieurs écuellées d’eau tiède, qu’il vous répand sur le corps. Quand vous êtes un peu séché, il vous reprend et vous polit avec la paume de la main nue, chassant le long de vos bras de longs rouleaux grisâtres, qui surprennent beaucoup les Européens, convaincus de leur propreté ; d’un coup sec, le tellack fait tomber ces escarres et vous les montre d’un air de satisfaction.

Un nouveau déluge emporte ces copeaux balnéatoires, et le tellack vous flagelle doucement de longues étoupes imbibées de mousse savonneuse ; il sépare vos cheveux et vous nettoie la peau de la tête, opération suivie d’une autre cataracte d’eau fraîche pour éviter les congestions cérébrales que pourrait déterminer l’élévation de la température.

Mon baigneur était un jeune garçon macédonien de quinze à seize ans, dont la peau, macérée par une immersion continuelle, avait acquis un ton bistré uni et une finesse incroyable ; — il n’avait plus que les muscles, — tout son embonpoint s’était évaporé, — ce qui ne l’empêchait pas d’être vigoureux et bien portant.

Ces différentes cérémonies terminées, on m’embobelina de linges secs, et l’on me ramena à mon lit, où deux petits garçons me massèrent une dernière fois. — Je restai là une heure à peu près, dans une rêverie somnolente, prenant du café et des limonades à la neige ; et, quand je sortis, j’étais si léger, si dispos, si souple, si remis de ma fatigue, qu’il me semblait

Que les anges du ciel marchaient à mes côtés !

XX
LE BEÏRAM

Le Ramadan était fini : et, sans vouloir entacher en rien le zèle des musulmans, on peut dire que la cessation du jeûne est accueillie avec une satisfaction générale ; car, malgré le carnaval nocturne dont est doublé ce carême, il n’en est pas moins pénible. A cette époque, chaque Turc renouvelle sa garde-robe, et rien n’est plus joli que de voir les rues diaprées de costumes neufs, de couleurs vives et riantes, agrémentées de broderies ayant tout leur éclat, au lieu d’être tachés de haillons pittoresquement sordides, plus agréables dans un tableau de Decamps que dans la réalité ; tout musulman revêt alors ce qu’il a de plus gai, de plus riche : le bleu, le rose, le vert-pistache, le jaune-cannelle, l’écarlate, brillent de toutes parts ; les mousselines des turbans sont propres, les babouches pures de boue et de poussière ; la métropole de l’Islam a fait sa toilette de fond en comble. — Si un voyageur arrivé par un bateau à vapeur descendait à terre en ce moment et s’en retournait le lendemain, il emporterait de Constantinople une idée toute différente de celle qu’il aurait après un séjour prolongé. La ville des sultans lui paraîtrait beaucoup plus turque qu’elle ne l’est.

Dans les rues se promènent, avec flûte et tambour, des musiciens qui ont donné des aubades pendant le Ramadan sous les fenêtres des maisons les plus considérables. Lorsque leur tintamarre a suffisamment duré pour attirer l’attention des habitants du logis, un grillage s’écarte, une main paraît qui laisse tomber un châle, une pièce d’étoffe, une ceinture ou quelque objet analogue, aussitôt accroché au bout d’une perche chargée de cadeaux du même genre : c’est le bacchich destiné à reconnaître la peine qu’ont prise les instrumentistes, ordinairement novices derviches. Ce sont des espèces de pifferari musulmans que l’on paye en bloc, au lieu de leur jeter chaque fois un sou ou un para.

Le beïram est une cérémonie dans le genre des baise-mains officiels d’Espagne, où tous les grands dignitaires de l’empire viennent faire leur cour au padischa. La magnificence turque éclate dans toute sa splendeur, et c’est une des plus favorables occasions que puisse saisir un étranger d’étudier et d’admirer un luxe ordinairement caché derrière les murailles mystérieuses du sérail. Seulement, il n’est pas facile d’assister à cette solennité, à moins d’être englobé fictivement dans le personnel d’une ambassade hospitalière. — La légation sarde voulut bien me rendre ce service, et à trois heures du matin un de ses cawas heurtait du pommeau de son sabre à la porte de mon hôtellerie. J’étais déjà levé, habillé et prêt à le suivre ; je descendis en toute hâte, et nous nous mîmes à arpenter les rues montueuses de Péra, éveillant des hordes de chiens endormis qui levaient le museau au bruit de nos pas et essayaient un faible aboiement pour l’acquit de leur conscience ; nous croisant avec des files de chameaux dont les flancs chargés frôlaient les parois des maisons et nous laissaient à peine la place de passer.

Une clarté rose teignait le haut de ces baraques de bois coloriées qui bordent les rues, avec leurs étages en surplomb et leurs cabinets saillants, dont aucune édilité ne modère la projection, tandis que les portions inférieures étaient encore baignées d’une ombre transparente et bleuâtre : rien n’est plus charmant que l’aurore se jouant sur ces toits, sur ces dômes, sur ces minarets avec des teintes d’une fraîcheur que je n’ai vue en aucun autre endroit ; on sent bien qu’on n’est qu’à deux pas de la terre où le soleil se lève ; le ciel de Constantinople n’a pas le bleu dur des ciels méridionaux ; il rappelle beaucoup celui de Venise, mais avec plus de légèreté, de lumière et de vapeur ; le soleil s’y lève en écartant des rideaux de mousseline rose et de gaze d’argent ; ce n’est qu’à une heure plus avancée que l’atmosphère se lave de quelques teintes d’azur, et l’on comprend, dans une promenade faite à trois heures du matin, toute la vérité locale de l’épithète de rododactulos qu’Homère applique invariablement à l’aurore.