Nous devions recueillir quelques personnes en route. Chose rare, tout le monde était prêt, et, la petite troupe réunie, l’on descendit au débarcadère de Top’Hané, où nous attendait le caïque de l’ambassade.

Malgré l’heure matinale, la Corne-d’Or et le large bassin qui s’évase à son entrée présentaient l’aspect le plus animé. Tous les navires étaient pavoisés de flammes et de pavillons multicolores, depuis les bonnettes basses jusqu’aux pommes de girouette. — Un nombre infini d’embarcations dorées à pointes, garnies de tapis magnifiques et manœuvrées par de vigoureux rameurs, coupaient l’eau nacrée et rose ; cette flottille, chargée de pachas, de vizirs, de beys, arrivant de leurs palais d’été par la rive du Bosphore, se dirigeait vers Seraï-Bournou. Les albatros et les goëlands, un peu effarouchés par ce tumulte prématuré, tournoyaient en poussant de petits cris au-dessus des barques, et semblaient chasser avec leurs ailes les derniers flocons de la brume nocturne promenée par la brise comme des duvets de cygne.

Un grand attroupement de caïques était ameuté à l’échelle du Kiosque-Vert, devant le quai du Sérail, et nous eûmes assez de peine à joindre le bord, où des saïs promenaient de superbes chevaux de main attendant leurs maîtres.

Comme nous étions en avance, nous allâmes prendre du café et fumer une pipe au Kiosque-Vert, joli pavillon dans l’ancien style turc, déchu de sa splendeur première et servant aujourd’hui de corps de garde et de lieu d’attente. Il est recouvert à l’extérieur de toiles et de bannes dont la couleur motive le nom qu’il porte ; à l’intérieur, des applications de faïences émaillées de colonnettes, de marbre, des restes de peinture et de dorure, témoignent d’une destination primitive plus élevée.

Le kiosque présentait, ce jour-là, un curieux rassemblement de types divers, européens, asiatiques et turcs, de cawas d’ambassade richement costumés et de soldats revêtus de l’uniforme du Nizam, que leur teint bronzé signalait seul comme musulmans.

Enfin les portes du sérail furent ouvertes, et nous parcourûmes des cours plantées de cyprès, de sycomores et de platanes d’une dimension monstrueuse, bordées de kiosques d’un goût chinois et de constructions à murailles crénelées et à tourelles en relief, rappelant un peu l’architecture féodale anglaise, — un mélange de jardin, de palais et de forteresse, — et nous arrivâmes dans une cour à l’angle de laquelle s’élève l’ancienne église de Saint-Irénée, transformée aujourd’hui en arsenal, et qui contient une petite maison délabrée percée de beaucoup de fenêtres, réservée pour les ambassades, d’où l’on voit passer le cortége en premières loges.

La cérémonie commence par un acte religieux. Le sultan, accompagné des grands dignitaires de l’empire, va faire sa prière à Sainte-Sophie, la métropole des mosquées de Constantinople : il pouvait être six heures. L’attente enfiévrait tout le monde ; on se penchait pour voir si quelque chose paraissait au loin ; un assez prodigieux tintamarre éclata subitement jouant une marche turque arrangée par le frère de Donizetti, chef de musique du sultan. Les soldats coururent aux armes et formèrent la haie ; ces soldats, faisant partie de la garde impériale, avaient des pantalons blancs et des vestes rouges comme les grenadiers anglais en petite tenue ; le fez ne s’harmonisait pas mal avec cet uniforme ; les officiers et les mouchirs enfourchèrent les beaux chevaux de main que les saïs promenaient.

Le sultan, arrivé de son palais d’été, se dirigeait vers Sainte-Sophie. D’abord parurent le grand vizir, le séraskier, le capitan-pacha et les divers ministres avec la redingote droite de la réforme, mais si plastronnée de chamarrures d’or, qu’il fallait de la bonne volonté pour y reconnaître un costume européen, quand bien même le tarbouch n’eût pas suffi pour les orientaliser ; ils étaient entourés de groupes d’officiers, de secrétaires et de serviteurs splendidement brodés et montés, comme leurs maîtres, sur des chevaux magnifiques ; puis vinrent les pachas, les beys des provinces, les agas, les selictars et les officiers composant les quatre odas du selamlick, dont les noms bizarres pour des oreilles françaises n’éveilleraient aucune idée dans la tête du lecteur, et qui ont pour fonction, celui-ci de débotter le sultan, celui-là de lui tenir l’étrier, cet autre de lui présenter l’écritoire ou la serviette, etc. ; le tzouhadar ou chef des pages, les icoglans et une foule d’employés formant la maison du padischa.

Ensuite s’avança un détachement des gardes du corps, dont l’uniforme bizarre et splendide répond à l’idée que l’on se fait en France du luxe oriental. Ces gardes, choisis parmi les plus beaux hommes, portent une tunique de velours nacarat passementée de brandebourgs d’or d’une richesse extrême, des pantalons blancs en soie de Brousse, et une espèce de toque côtelée assez semblable aux mortiers des présidents, surmontée d’un immense cimier en plumes de paon de deux ou trois pieds de haut, rappelant ces ailes d’oiseaux posées sur le casque de Fingal, dans les compositions ossianiques des peintres du temps de l’Empire. Pour défense, ils ont un sabre courbe attaché à une ceinture diaprée de broderies, et une grande hallebarde damasquinée et dorée, dont le fer offre des découpures féroces comme celles des vieilles armes asiatiques.

Ensuite se succédaient une demi-douzaine de chevaux superbes, arabes ou barbes, tenus en main et caparaçonnés de housses et de têtières magnifiques. Ces housses, brodées d’or, constellées de pierreries, étaient historiées du chiffre impérial, dont les complications et les entrelacements calligraphiques forment une arabesque d’une élégance extrême. Les ornements étaient si pressés, que le fond rouge ou bleu de l’étoffe disparaissait presque. Le luxe des selles remplace, chez les Orientaux, celui des voitures, bien que beaucoup de pachas commencent à faire venir des coupés de Vienne et de Paris.