On commence ordinairement la tournée par Sainte-Sophie, le monument le plus ancien et le plus considérable de Constantinople, qui, avant d’être une mosquée, a été une église chrétienne dédiée, non à une sainte, comme son nom pourrait le faire croire, mais à la sagesse divine « Agia Sophia, » personnifiée par les Grecs, et, selon eux, mère des trois vertus théologales.

Quand on la regarde de la place qui s’étend devant Baba-Hummayoun (porte Auguste), le dos appuyé aux délicates ciselures et aux inscriptions sculptées de la fontaine d’Achmet III, Sainte-Sophie présente un amas incohérent de constructions difformes. Le plan primitif a disparu sous une agrégation de bâtisses après coup qui oblitèrent les lignes générales et les empêchent d’être aisément discernées. — Entre les contre-forts élevés par Amurat III pour soutenir les murailles ébranlées aux secousses des tremblements de terre, se sont accrochés, comme des agarics dans les nervures d’un chêne, des tombeaux, des écoles, des bains, des boutiques, des échoppes.

Au-dessus de ce tumulte s’élève, entre quatre minarets assez lourds, la grande coupole appuyée sur des murs aux assises alternativement blanches et roses, et entourée comme d’une tiare d’un cercle de fenêtres treillissées à jour ; les minarets n’ont pas l’élégante sveltesse des minarets arabes ; la coupole s’épate pesamment sur ce tas de masures désordonnées, et le voyageur, dont l’imagination avait involontairement travaillé à ce nom magique de Sainte-Sophie, qui fait penser au temple d’Éphèse et à celui de Salomon, éprouve une déception qui heureusement ne se continue pas quand il a pénétré dans l’intérieur. On doit dire, à l’excuse des Turcs, que la plupart des monuments chrétiens sont aussi misérablement obstrués, et que telle cathédrale célèbre et merveilleuse a ses flancs tout rugueux d’excroissances de plâtre et de bouts de planches, et que ses flèches ouvrées en dentelle jaillissent la plupart du temps d’un chaos immonde de baraques.

Pour arriver à la porte de la mosquée, on suit une espèce de ruelle, bordée de sycomores et de turbés, dont les pierres peintes et dorées reluisent vaguement à travers les grilles, et l’on se trouve bientôt, après quelques détours, en face d’une porte de bronze dont un des battants garde encore l’empreinte d’une croix grecque. Cette porte latérale donne accès dans un vestibule percé de neuf portes. On échange ses chaussures contre des pantoufles, qu’il faut avoir soin de faire apporter par son drogman, car pénétrer avec des bottes dans une mosquée serait une inconvenance aussi grave que de garder son chapeau dans une église catholique, et qui pourrait avoir des suites beaucoup plus fâcheuses.

Au premier pas que je fis, j’éprouvai un mirage singulier, et il me sembla que j’étais à Venise, débouchant de la piazza sous la nef de Saint-Marc. Seulement les lignes s’étaient démesurément agrandies et tout avait pris des dimensions colossales ; les colonnes surgissaient immenses du pavé recouvert de nattes ; l’arc de la coupole s’évasait comme la sphère des cieux : les pendentifs, dans lesquels les quatre fleuves sacrés épanchent leurs flots de mosaïque, décrivaient des courbes géantes, les tribunes s’étaient élargies de manière à contenir un peuple : Saint-Marc, c’est Sainte-Sophie en miniature, une réduction sur l’échelle d’un pouce pour pied de la basilique de Justinien. Rien d’étonnant à cela, d’ailleurs : Venise, qu’une mer étroite sépare à peine de la Grèce, vécut toujours dans la familiarité de l’Orient, et ses architectes ont dû chercher à reproduire le type de l’Église qui passait pour la plus belle et la plus riche de la chrétienté. Saint-Marc a été commencé vers le dixième siècle, et ses constructeurs avaient pu voir Sainte-Sophie dans toute son intégrité et sa splendeur, bien avant qu’elle eût été profanée par Mahomet II, événement qui du reste n’arriva qu’en 1453.

La Sainte-Sophie actuelle fut élevée sur les cendres du temple consacré à la sagesse divine par Constantin le Grand, et consumé dans un incendie à la suite des troubles entre les factions des verts et des bleus ; son antiquité a pour fondement une antiquité plus profonde encore. Anthemius de Tralles et Isidore de Milet en tracèrent les plans, en dirigèrent la construction. Pour enrichir la nouvelle église, on dépouilla les vieux temples païens, et l’on fit supporter la coupole du Christ aux colonnes du temple de la Diane d’Éphèse, noires encore de la torche d’Erostrate, et aux piliers du temple du Soleil, à Palmyre, tout dorés des rayons de leur astre ; on prit aux ruines de Pergame deux urnes énormes de porphyre dont les eaux lustrales devinrent les eaux du baptême, puis celles des ablutions ; on tapissa les murs de mosaïques d’or et de pierres précieuses, et, lorsque tout fut fini, Justinien put s’écrier dans son ravissement : Gloire à Dieu, qui m’a jugé digne d’achever un si grand ouvrage ; ô Salomon ! je t’ai vaincu.

Quoique l’islamisme, ennemi des arts plastiques, l’ait dépouillée d’une grande partie de ses ornements, Sainte-Sophie est encore un magnifique temple. Les mosaïques à fond d’or, représentant des sujets bibliques, comme celles de Saint-Marc, ont disparu sous une couche de badigeon. On n’a conservé que les quatre gigantesques chérubins des pendentifs, dont les six ailes multicolores palpitent à travers le scintillement des cubes de cristal doré ; encore a-t-on caché les têtes qui forment le centre de ce tourbillon de plume sous une large rosace d’or, la reproduction du visage humain étant en horreur aux musulmans. Au fond du sanctuaire, sous la voûte du cul de four qui le termine, on aperçoit confusément les lignes d’une figure colossale que la couche de chaux n’a pu cacher tout à fait : c’est celle de la patronne de l’église, l’image de la Sagesse divine, ou plus exactement de la sainte Sagesse, Agia Sophia, et qui, sous ce voile à demi transparent, assiste impassible aux cérémonies d’un culte étranger.

Les statues ont été enlevées. — L’autel, fait d’un métal inconnu, résultant comme l’airain de Corinthe d’or, d’argent, de bronze, de fer et de pierres précieuses en fusion, est remplacé par une dalle de marbre rouge, indiquant la direction de la Mecque. Au-dessus pend un vieux tapis tout usé, guenille poussiéreuse qui a pour les Turcs ce mérite d’être un des quatre tapis sur lesquels Mahomet s’agenouillait pour faire sa prière.

D’immenses disques verts, donnés par différents sultans, sont appendus aux murailles et font reluire des surates du Koran ou des maximes pieuses écrites en énormes lettres d’or. — Un cartouche de porphyre contient les noms d’Allah, de Mahomet et des quatre premiers califes, Abu-Bekr, Omar, Osman et Ali. La chaire (nimbar) où le khetib se place pour réciter le Koran, est adossée à un des piliers qui supportent l’abside. On parvient par un escalier assez roide côtoyé de deux balustrades découpées à jour et d’un travail aussi précieux que celui de la plus fine guipure. Le khetib n’y monte que le livre de la loi d’une main et le sabre de l’autre, comme dans une mosquée conquise.

Des cordons, où pendent des houppes de soie et des œufs d’autruche, descendent des voûtes jusqu’à dix ou douze pieds du sol, soutenant des cercles de fils de fer, garnis de veilleuses, de manière à former lustre. Des pupitres croisés en X, pareils à ceux dont nous nous servons pour feuilleter les recueils de gravures, sont dispersés çà et là et soutiennent les manuscrits du Koran ; plusieurs sont ornés d’élégantes nielles et de délicates incrustations de nacre, de cuivre et de burgau. — Des nattes de jonc l’été, des tapis l’hiver, recouvrent le pavé formé de dalles de marbre, dont les veines ajustées avec art semblent couler, comme trois fleuves aux ondes figées, à travers l’édifice. — Ces nattes présentent une particularité singulière : elles sont posées obliquement et contrarient les lignes architecturales, — c’est comme un plancher placé de travers et ne cadrant pas avec les murailles qui le bordent. Cette bizarrerie s’explique : Sainte-Sophie n’était pas destinée à devenir une mosquée, et par conséquent n’est pas régulièrement orientée vers la Mecque.