On le voit, les mosquées ressemblent assez, à l’intérieur, aux églises protestantes. L’art ne peut y déployer ses pompes et ses magnificences. — Des inscriptions pieuses, une chaire, des pupitres, des nattes pour s’agenouiller, — voilà tout l’ornement permis. — L’idée seule de Dieu doit remplir son temple, et elle est assez grande pour cela. — Cependant, je l’avoue, le luxe artiste du catholicisme me paraît préférable, et le danger allégué d’idolâtrie n’est à craindre que pour des peuples barbares incapables de séparer la forme du fond, l’image de la pensée.

La coupole principale, un peu écrasée dans sa courbe, est entourée de plusieurs demi-dômes comme celle de Saint-Marc, à Venise ; elle est d’une hauteur immense et devait étinceler comme un ciel d’or et de mosaïque avant que la chaux musulmane eût éteint ses splendeurs. Telle qu’elle est, elle m’a produit une impression plus vive que celle du dôme de Saint-Pierre ; l’architecture byzantine est à coup sûr la forme nécessaire du catholicisme. L’architecture gothique même, quelle que soit sa valeur religieuse, ne s’y approprie pas si exactement ; malgré ses dégradations de toute sorte, Sainte-Sophie l’emporte encore sur toutes les églises chrétiennes que j’ai vues, et j’en ai visité beaucoup. — Rien n’égale la majesté de ces dômes, de ces tribunes portant sur des colonnes de jaspe, de porphyre, de vert antique aux chapiteaux d’un corinthien bizarre, où des animaux, des chimères, des croix, s’enlacent aux feuillages. — Le grand art de la Grèce, dégénéré, il est vrai, s’y fait encore sentir ; on comprend que lorsque le Christ est entré dans ce temple, Jupiter venait d’en sortir.

Il y a quelques années, Sainte-Sophie menaçait ruine ; les murailles faisaient ventre, des fissures lézardaient les dômes, le pavé ondulait, les colonnes, lasses de rester debout depuis si longtemps, chancelaient comme des hommes ivres ; rien n’était d’aplomb, tout l’édifice penchait visiblement à droite ; malgré les contre-forts d’Amurat, l’église-mosquée, tassée par les siècles, secouée par les tremblements de terre, semblait près de s’affaisser sur elle-même. — Un architecte tessinois très-habile, M. Fossati, accepta la tâche difficile de redresser et de raffermir l’antique monument, qu’il reprit en sous-œuvre, portion par portion, avec une prudence et une activité infatigables. Des bracelets d’airain cerclèrent les colonnes fendues, des armatures de fer maintinrent les arcades qui s’effondraient, des substructions solidifièrent les pans de murs fatigués ; les fentes par où s’infiltrait l’eau des pluies furent bouchées, toutes les pierres effritées cédèrent la place à des pierres neuves ; des masses de maçonnerie, adroitement dissimulées, allégèrent du poids de la coupole les piliers incapables de la soutenir, et, grâce à cette heureuse et complète restauration, Sainte-Sophie put se promettre encore quelques centaines d’années d’existence.

Pendant les travaux, M. Fossati a eu la curiosité de débarbouiller les mosaïques primitives de la couche de chaux qui les empâte, et avant de les recouvrir il les a copiées avec un soin pieux : il devrait bien faire graver et publier ces dessins d’un si haut intérêt pour l’art et qu’une occasion unique lui a permis de contempler.

Ces mosaïques sont celles de la coupole et des demi-dômes. Les autres, qui garnissaient les parois inférieures, sont dégradées et peuvent être considérées comme perdues. Les mollahs déracinent chaque jour avec leurs couteaux les petits cubes de cristal revêtu d’une feuille d’or et les vendent aux étrangers. J’en possède moi-même une demi-douzaine de morceaux détachés en ma présence ; quoique je ne sois pas de ces touristes qui cassent le nez des statues pour emporter un souvenir des monuments qu’ils visitent, je ne crus pas devoir tromper l’espoir d’un léger bacchich que caressait l’honnête osmanli.

Du haut de ces tribunes, où l’on parvient par des rampes à pentes douces comme celles qui serpentent dans l’intérieur de la Giralda et du Campanile, on embrasse admirablement l’ensemble de la mosquée. — En ce moment, quelques fidèles accroupis sur les nattes faisaient dévotement leurs prosternations. Deux ou trois femmes enveloppées de leurs feredgés se tenaient près d’une porte, et, la tête appuyée sur la base d’une colonne, un hammal dormait de tout son cœur ; un jour doux et tendre tombait des fenêtres élevées, et je voyais dans l’hémicycle, en face du nimbar, briller les grillages d’or de la tribune réservée au sultan.

Des espèces de plate-formes soutenues par des colonnes de marbre précieux, garnies de garde-fous découpés à jour et faisant saillie sur les lignes générales, s’avancent à chaque point d’intersection des nefs. Dans les chapelles des bas-côtés, inutiles au culte musulman, s’entassent des malles, des coffres et des paquets de toutes formes ; car les mosquées, en Orient, servent de lieu de dépôt ; ceux qui voyagent ou qui craignent d’être volés chez eux y mettent leurs richesses sous la garde de Dieu, et il n’y a pas d’exemple qu’un aspre ou un para ait été détourné ; le vol se compliquerait alors du sacrilége ; la poussière se tamise sur des masses d’or et d’effets précieux à peine enveloppés d’une toile grossière ou d’un lambeau de vieux cuir ; l’araignée, si chère aux musulmans pour avoir tissé sa toile à l’entrée de la grotte où s’était réfugié Mahomet, tend paisiblement ses fils sur des serrures que personne ne touche.

Autour de la mosquée se groupent des imarets (hospices), des médressés (colléges), des bains, des cuisines pour les pauvres, car toute la vie musulmane gravite autour de la maison de Dieu ; les gens sans asile y dorment sous les arcades, où jamais police ne les dérange, ils sont les hôtes d’Allah ; les fidèles y prient, les femmes y rêvent, les malades s’y font porter pour guérir ou pour mourir. En Orient, la vie réelle ne se sépare pas de la religion.

J’ai vainement cherché à Sainte-Sophie la trace de la main sanglante que Mahomet II, pénétrant à cheval dans ce sanctuaire, appuya contre le mur en signe de prise de possession, alors que les femmes et les vierges éperdues s’étaient réfugiées vers l’autel, comptant, pour être sauvées, sur un miracle qui ne se fit pas. Cette rouge empreinte est-elle un fait historique ou tout simplement une légende ?

Puisque je viens de prononcer le mot de légende, je vais en raconter une qui a cours dans Constantinople, et à laquelle les événements du jour donneront le mérite de l’à-propos. Lorsque les portes de Sainte-Sophie s’ouvrirent sous la pression des hordes barbares qui assiégeaient la ville de Constantin, un prêtre était à l’autel en train de dire la messe. Au bruit que firent sur les dalles de Justinien les sabots des chevaux tartares, aux hurlements de la soldatesque, au cri d’épouvante des fidèles, le prêtre interrompit le saint sacrifice, prit avec lui les vases sacrés et se dirigea vers une des nefs latérales d’un pas impassible et solennel. Les soldats brandissant leurs cimeterres allaient l’atteindre, lorsqu’il disparut dans un mur qui s’ouvrit et se referma ; on crut d’abord à quelque issue secrète, une porte masquée ; mais non : le mur sondé était solide, compacte, impénétrable. Le prêtre avait passé à travers un massif de maçonnerie.