Quelquefois, dit-on, l’on entend sortir de l’épaisseur de la muraille de vagues psalmodies. — C’est le prêtre toujours vivant, comme Barberousse du fond de sa caverne de Kyefhausen, qui marmotte en dormant les liturgies interrompues. Quand Sainte-Sophie sera rendue au culte chrétien, la muraille s’ouvrira d’elle-même, et le prêtre, sortant de sa retraite, viendra achever à l’autel la messe commencée il y a quatre cents ans.
Par la question d’Orient qui court, la légende, quelque invraisemblable qu’elle soit, pourrait fort bien se réaliser. 1853 verra-t-il le prêtre de 1453 traverser la nef de Sainte-Sophie et monter d’un pas de fantôme les degrés de l’autel de Justinien ?
En sortant de Sainte-Sophie, je visitai quelques mosquées. Celle du sultan Achmet, située près de l’Atmeïdan, est une des plus remarquables ; elle offre cette particularité d’avoir six minarets, ce qui lui a fait donner en turc le nom d’Alty-Minareli-Djami. Je mentionne cette circonstance, parce qu’elle donna lieu, pendant la construction de l’édifice, à un débat entre le sultan et l’iman de la Mecque. — L’iman criait à l’impiété, à l’orgueil sacrilége, aucun temple de l’islam ne devant égaler en splendeur la sainte Kaaba, flanquée du même nombre de minarets. Les travaux furent interrompus, et la mosquée risquait de n’être jamais finie, lorsque le sultan Achmet, en homme d’esprit, trouva un subterfuge ingénieux pour fermer la bouche au fanatique iman : il fit élever un septième minaret à la Kaaba.
La mosquée d’Achmet coûta des sommes folles, et l’on calcula que chaque dragme de pierre y revint à trois aspres. — Quel que soit le total du devis, elle vaut ce qu’elle a coûté. Sa haute coupole s’arrondit majestueusement au milieu de plusieurs demi-dômes, entre ses six glorieux minarets cerclés de balcons ouvrés comme des bracelets. Elle est précédée d’une cour entourée de colonnes à chapiteaux noirs et blancs, à base de bronze, supportant des arcades qui forment un quadruple cloître ou portique, si le mot cloître sonne étrangement dans la description d’une mosquée. Au milieu de la cour s’élève une fontaine très-ornée, très-fleurie, très-compliquée d’arabesques, de rinceaux, d’entrelacs, et couverte d’une cage de treillis dorés, sans doute pour protéger la pureté des eaux destinées aux ablutions.
Le style de toute cette architecture est noble, pur, et rappelle les belles époques de l’art arabe, quoique la construction ne remonte pas plus loin que le commencement du dix-septième siècle. Une porte de bronze, où l’on arrive par deux ou trois marches, donne accès dans l’intérieur de la mosquée. Ce qui vous frappe d’abord, ce sont les quatre piliers énormes, ou plutôt les quatre tours cannelées qui portent le poids de la coupole principale. Ces piliers, à chapiteaux taillés en stalactites, sont entourés à mi-hauteur d’une bande plane couverte d’inscriptions en lettres turques ; ils ont un caractère de majesté robuste et de puissance indestructible d’un effet saisissant.
Les versets du Koran circulent aussi autour des coupoles et des dômes, le long des corniches ; motif d’ornementation imité de l’Alhambra, et auquel se prête admirablement l’écriture arabe avec ses caractères qui ressemblent à des dessins de châles de Cachemire. Des claveaux alternativement blancs et noirs bordent les voussures des arcades ; le mirahb, qui désigne l’orientation de la Mecque, et où repose le livre saint, est incrusté de lapis-lazuli, d’agate, de jaspe : il s’y trouve même, dit-on, enchâssé, un fragment de la pierre noire de la Kaaba, relique aussi précieuse pour les musulmans qu’un morceau de la vraie croix pour les chrétiens ; c’est dans cette mosquée que l’on conserve l’étendard du prophète, qui ne se déploie, comme l’oriflamme sous la vieille monarchie française, qu’aux occasions solennelles et suprêmes. Mahmoud le fit déployer lorsque, entouré des imans, il annonça au peuple prosterné la sentence d’extermination des janissaires.
— Un nimbar coiffé de son abat-voix conique ; des mastachés ou plate-formes soutenues de colonnettes d’où les muezlims appellent les croyants à la prière ; des lustres garnis de boules de cristal et d’œufs d’autruche, complètent la décoration, qui est la même pour toutes les mosquées ; — comme à Sainte-Sophie, sous les voûtes des bas-côtés s’entassent des coffres, des malles, des paquets, dépôts placés là sous la sauvegarde divine par la piété musulmane.
Près de la mosquée est le turbé ou tombeau d’Achmet, le glorieux padischa qui dort dans sa chapelle funèbre, sous son cercueil en dos d’âne couvert des plus précieuses étoffes de la perse et de l’Inde, ayant à sa tête son turban à l’aigrette de pierreries, à ses pieds deux énormes cierges gros comme des mâts de navire. — Une trentaine de cercueils de moindre dimension l’entourent : ce sont ceux de ses enfants et de ses femmes favorites, qui l’accompagnent dans la mort comme dans la vie. — Au fond d’une armoire étincellent ses sabres, ses kandjars, ses armes constellées de diamants, de saphirs et de rubis.
Cette description me dispense d’entrer dans de grands détails sur la mosquée du sultan Bayezid, qui n’en diffère que par de légères particularités d’architecture plus faciles à faire comprendre au crayon qu’à la plume. On y remarque, à l’intérieur, de belles colonnes de jaspe et de porphyre africain ; — au-dessus du cloître qui l’accompagne voltigent perpétuellement des essaims de pigeons aussi familiers que ceux de la place Saint-Marc. — Un bon vieux Turc se tient sous les arcades avec des sacs de vesce ou de millet. On lui en achète une mesure, que l’on sème par poignées ; alors, des minarets, des dômes, des corniches, des chapiteaux s’abattent, par tourbillons diaprés, des milliers de colombes, qui se précipitent sous vos pieds, qui descendent sur vos épaules et vous fouettent la figure du vent de leurs ailes ; on se trouve subitement le centre d’une trombe emplumée. Au bout de quelques minutes, il ne reste plus un seul grain de mil sur les dalles, et l’essaim repu regagne ses gîtes aériens, attendant une autre bonne aubaine. Ces pigeons viennent de deux ramiers que le sultan Bayezid acheta jadis à une pauvresse qui implorait sa charité, et dont il fit don à la mosquée. — Ils ont prodigieusement pullulé.
Selon l’habitude des fondateurs de mosquées, Bayezid a son turbé près de celle à qui il a donné son nom. Il dort là, couvert d’un tapis d’or et d’argent, ayant sous la tête, par un trait digne de l’humilité chrétienne, une brique pétrie avec la poussière recueillie sur ses habits et ses chaussures, car il y a dans le Koran un verset ainsi conçu : « Celui qui s’est souillé de poussière dans les sentiers d’Allah n’a pas à redouter les feux de l’enfer. »