Nous ne pousserons pas plus loin cette revue des Mosquées, qui se ressemblent toutes, à de légères différences près. Nous mentionnerons seulement la Solimanieh, une des plus parfaites comme architecture, et près de laquelle se trouve un turbé où repose, à côté de Soliman Ier, le corps de la célèbre Roxelane, sous un cercueil recouvert de cachemires. — Non loin de cette mosquée gît un sarcophage de porphyre, qu’on dit être celui de Constantin.

XXIII
LE SÉRAIL

Lorsque le sultan habite un de ses palais d’été, il est loisible, au moyen d’un firman, de visiter l’intérieur du sérail. Sur ce mot sérail, n’allez pas rêver du paradis de Mahomet. — Le sérail est un mot générique qui veut dire palais, et il est parfaitement distinct du harem, habitation des femmes, asile mystérieux où nul profane ne pénètre, même quand les houris sont absentes. — On se réunit ordinairement une dizaine de personnes pour accomplir cette tournée, qui nécessite de nombreux bacchichs dont le total ne peut guère être moindre de cent cinquante à deux cents francs ; un drogman commun vous précède et règle avec les gardiens des portes tous ces détails ennuyeux ; il vous vole assurément ; mais, comme on ne sait pas le turc, il faut bien en passer par là. On doit avoir soin d’apporter avec soi des pantoufles ; car si, en France, on ôte son chapeau en entrant dans un endroit respectable, en Turquie on ôte ses souliers, ce qui est peut-être plus rationnel, — car on doit laisser au seuil la poussière de ses pieds.

Le sérail ou seraï, comme disent les Turcs, occupe de ses bâtiments irréguliers ce terrain triangulaire que lavent d’un côté les flots de la mer de Marmara, et de l’autre ceux de la Corne-d’Or. Une muraille crénelée circonscrit l’enceinte, qui couvre une vaste étendue. Une berge dallée de quelques pieds de large règne sur les deux faces qui regardent la mer. Le courant extérieur se précipite avec une impétuosité extraordinaire ; — les eaux bleues bouillonnent comme si elles se gonflaient sur une chaudière, et font danser au soleil des millions de folles paillettes ; elles sont, du reste, d’une transparence singulière, et laissent apercevoir le fond de roches vertes ou de sable blanc à travers un tumulte de rayons brisés. Les barques ne peuvent remonter ces rapides qu’au cordeau.

Au-dessus des murailles généralement dégradées et mélangées de blocs venant de constructions antiques démolies, s’aperçoivent des bâtiments aux fenêtres grillagées très-menu, des kiosques d’un goût chinois ou rococo, des pointes de cyprès et des touffes de platanes. Sur le tout pèse un air de solitude et d’abandon ; on ne croirait pas que derrière cette enceinte morne vit le glorieux calife, le tout-puissant souverain de l’Islam.

On entre dans le sérail par une porte d’architecture très-simple, gardée par quelques soldats. Sous cette porte, dans de magnifiques armoires d’acajou garnies de râteliers, sont déposés des fusils rangés avec un ordre parfait. La porte franchie, notre petite bande, précédée d’un officier du palais, d’un cawas et du drogman, traversa une sorte de jardin vague et montueux, planté d’énormes cyprès, — un cimetière moins les tombes, — et arriva bientôt à l’entrée des appartements.

Sur l’invitation du drogman, chacun se chaussa de ses pantoufles, et nous commençâmes à gravir un escalier de bois qui n’avait rien de monumental. Dans les pays du nord, où l’on se fait, d’après les contes arabes, une idée exagérée de la magnificence orientale, les esprits les plus froids ne peuvent s’empêcher d’élever en imagination des architectures féeriques avec des colonnes de lapis-lazuli, des chapiteaux d’or, des feuillages d’émeraudes et de rubis, des fontaines de cristal de roche où grésillent des jets de vif-argent. On confond le style turc avec le style arabe, qui n’ont pas le moindre rapport, et l’on rêve des alhambras là où il n’y a, en réalité, que des kiosques bien aérés et des chambres d’une ornementation très-simple.

La première salle qu’on nous ouvrit affecte une forme circulaire ; elle est percée de nombreuses fenêtres à treillis ; tout autour règne un divan, les murs et le plafond sont ornés de dorures où serpentent des arabesques noires ; des rideaux noirs et une pente découpée en lambrequin suivant la corniche complètent la décoration. Une natte de sparterie très-fine, qui, sans doute, est remplacée l’hiver par de moelleux tapis de Smyrne, recouvre le plancher. La seconde salle est peinte de grisailles en détrempe à la manière italienne. La troisième a pour décorations des paysages, des glaces, des draperies bleues et une pendule au cadran radié. Sur les murs de la quatrième courent des sentences tracées de la main de Mahmoud, qui était un habile calligraphe, et, comme tous les Orientaux, tirait vanité de ce talent, vanité concevable, car cette écriture, compliquée par ses courbes, ses ligatures et ses enlacements, se rapproche beaucoup du dessin. — Après les avoir traversées, on arrive à une chambre plus petite.

Deux cadres au pastel, de Michel Bouquet, sont les deux seuls objets d’art qui attirent l’œil dans ces pièces où règne la sévère nudité de l’islam : l’un représente le Port de Bucharest, l’autre, une Vue de Constantinople prise de la tour de la Jeune-Fille, sans personnages, bien entendu. Une pendule à tableau mécanique, représentant la pointe du Sérail, avec des caïques et des vaisseaux qu’un rouage fait rouler et tanguer, excite l’admiration des Turcs débonnaires et le sourire des giaours, car une telle pendule serait mieux à sa place dans la salle à manger d’un épicier enrichi que dans le mystérieux séjour du padischa. — La même pièce, comme pour faire compensation, renferme une armoire dont les rideaux écartés laissent étinceler, avec des phosphorescences d’or et de pierreries, le véritable luxe de l’Orient.

C’est un trésor qui n’a rien à envier à celui de la tour de Londres : il est d’usage que chaque sultan lègue à cette collection un objet qui lui ait particulièrement servi. La plupart ont donné des armes : ce ne sont que kandjars aux manches rugueux de diamants et de rubis, que damas aux fourreaux d’argent bosselés de reliefs, aux lames bleuâtres ramagées d’inscriptions arabes en lettres d’or, que masses d’armes richement niellées, que pistolets dont les crosses disparaissent sous des fouillis de perles, de coraux et de pierres précieuses ; le sultan Mahmoud, en sa qualité de poëte et de calligraphe, a fait don de son écritoire, monceau d’or couvert de diamants. Par une sorte de coquetterie civilisée, il a voulu mêler la pensée à tous ces instruments de la force brutale et montrer que le cerveau avait sa puissance comme le bras. Dans ce cabinet, on remarque une curieuse cheminée turque faite en gâteau d’abeilles, comme les stalactites qui pendent des plafonds de l’Alhambra.