Au delà règne une galerie où les odalisques jouent et prennent de l’exercice sous la surveillance des eunuques, qui font auprès d’elles à peu près l’office des pions dans les cours de récréation des colléges. Mais un lieu si sacré est interdit aux profanes, même lorsque les oiseaux sont envolés de la cage. — Un peu plus loin s’arrondissent les coupoles constellées de grosses verrues de cristal qui recouvrent les bains décorés de colonnes d’albâtre et d’applications de marbre, qu’il fallut se contenter d’admirer par dehors.

Nous reprîmes nos chaussures à la porte par laquelle nous étions entrés, et nous continuâmes notre visite. — On longe d’abord un jardin rempli de fleurs, encadré dans des compartiments de bois, à l’ancienne mode française ; puis on traverse les cours entourées d’espèces de cloîtres à arcades moresques, où sont les logements et les classes des icoglans, ou pages du sérail, et l’on arrive à un kiosque ou pavillon renfermant la bibliothèque ; on y monte par une espèce de perron à rampe de marbre délicatement fenestrée.

La porte de cette bibliothèque est une merveille. Jamais le génie arabe n’a tracé sur le bronze un plus prodigieux lacis de lignes, d’angles, d’étoiles, se mêlant, se compliquant, s’enchevêtrant dans un dédale mathématique. Le daguerréotype seul pourrait retracer cette féerique ornementation. Le dessinateur qui voudrait imiter consciencieusement avec sa mine de plomb ces inextricables méandres deviendrait fou après ce travail de toute une vie.

A l’intérieur, sont rangés dans des casiers de cèdre des manuscrits arabes, la tranche tournée vers le spectateur, disposition particulière que j’avais remarquée déjà à la bibliothèque de l’Escurial, et que les Espagnols ont sans doute empruntée aux Mores.

Là on nous fit voir sur un grand rouleau de parchemin une espèce d’arbre généalogique, supportant dans des médaillons ovales les portraits de tous les sultans, exécutés en miniature gouachée. Ces portraits sont, dit-on, authentiques, chose difficile à croire. Ils représentent des têtes pâles à barbe noire, d’un type assez uniforme, et le costume est celui des Turcs de Molière et de Racine, plus exacts en cela qu’on ne pense.

La bibliothèque visitée, on nous introduisit dans un kiosque de style arabe, précédé d’un perron à rampes de marbre où reluisait avec tout son éclat l’ancienne magnificence orientale, dont, comme on a pu le voir, les appartements déjà parcourus n’offrent aucune trace.

La plus grande partie de la pièce est occupée par un trône en forme de divan ou de lit, avec un baldaquin soutenu par des colonnettes hexagones de cuivre doré semées de grenats, de turquoises, d’améthystes, de topazes, d’émeraudes et autres pierres à l’état de cabochons, car autrefois les Turcs ne taillaient pas les pierreries ; des queues de cheval pendent aux quatre coins de grosses boules d’or surmontées de croissants. Rien n’est plus riche, plus élégant et plus royal que ce trône vraiment fait pour asseoir des califes.

Les barbares seuls ont le secret de ces orfévreries merveilleuses, et le sens de l’ornement semble se perdre, on ne sait pourquoi, à mesure que la civilisation se perfectionne. Sans tomber dans les manies d’antiquaire, il faut avouer que plus une architecture, une joaillerie, une arme, datent d’une époque reculée, plus le goût en est parfait et le travail exquis : préoccupé de la pensée, le monde moderne n’a plus la notion juste de la forme.

Quelques paillettes de lumière tombant d’une fenêtre entr’ouverte faisaient étinceler les ciselures et jeter des feux aux pierreries. Des carreaux de faïence arabe dessinaient des symétries et miroitaient au bas des murs, comme dans les salles de l’Alhambra, à Grenade ; au plafond s’entrecroisaient des baguettes de vermeil curieusement ciselées, formant des caissons et des rosaces. — Dans un coin, à travers l’ombre, brillait une bizarre cheminée turque faite en forme de niche et destinée à recevoir un brasero ; une espèce de petit dôme conique à sept pans, en cuivre, découpé, fenestré comme une truelle à poissons, niellé des plus élégants dessins de l’art arabe, lui sert de manteau. Certaines châsses gothiques peuvent seules donner l’idée de ce charmant travail.

En face du divan s’ouvre une fenêtre ou plutôt une lucarne garnie d’une épaisse grille à barreaux dorés. C’est en dehors de cette espèce de guichet qu’autrefois se tenaient les ambassadeurs, dont les phrases étaient transmises par des intermédiaires au padischa, accroupi, dans une immobilité d’idole, sous son dais de vermeil et de pierreries, entre ses deux turbans symboliques. A peine pouvaient-ils voir, à travers le réseau d’or, briller, comme des étoiles au fond de l’ombre, les prunelles fixes du magnifique sultan ; mais c’était bien assez pour des giaours : l’ombre de Dieu ne devait pas se découvrir davantage à des chiens de chrétiens.