L’extérieur n’est pas moins remarquable. Un grand toit à saillie fortement projetée coiffe l’édifice, des colonnes de marbre soutiennent des arcades à nervures et des rosaces ; une dalle de vert antique, historiée d’une inscription arabe, forme le seuil de la porte, dont le linteau est très-bas : disposition architecturale prise, dit-on, pour faire baisser la tête aux vassaux et aux tributaires récalcitrants admis en présence du Grand Seigneur, escobarderie d’étiquette assez jésuitique, et qu’éluda bouffonnement un envoyé de Perse, en entrant à reculons, comme on fait dans les gondoles de Venise.
Dans la description du Beïram, j’ai parlé assez longuement du portique sous lequel a lieu cette cérémonie, pour ne pas avoir à y revenir, et je continuerai ma promenade un peu au hasard, mentionnant les choses comme elles se présentent. Il serait difficile de rendre compte avec régularité de bâtiments d’époque et de style divers, élevés sans plan préconçu, suivant les caprices et les nécessités du moment, séparés par des espaces vagues, ombragés çà et là de cyprès, de sycomores et de vieux platanes d’une dimension monstrueuse.
Du milieu d’une touffe d’arbres se dresse une colonne cannelée à chapiteau corinthien, qui produit un charmant effet et qu’on désigne sous le nom de Théodose, attribution dont je ne suis pas assez savant pour discuter la valeur. — Je la cite parce que le nombre des ruines byzantines est très-restreint à Constantinople. — La ville antique a disparu sans presque laisser de traces ; les riches palais de la dynastie grecque, des Paléologues et des Comnènes, se sont évanouis ; leurs colonnes de marbre et de porphyre ont servi à la construction des mosquées, et leurs fondations, recouvertes par les frêles baraques musulmanes, se sont oblitérées peu à peu sous la cendre des incendies ; quelquefois on retrouve, amalgamé dans un mur, un chapiteau, un fragment de torse brisé, mais rien qui ait conservé sa forme primitive ; il faut fouiller le sol pour amener à la surface quelques débris de la Byzance ancienne.
Particularité notable, et qui marque un progrès : l’on a rassemblé dans la cour qui précède l’antique église de Saint-Iréné, transformée en arsenal, et qui fait partie des dépendances du sérail, divers objets antiques : têtes, torses, bas-reliefs, inscriptions, tombeaux, rudiment d’un musée byzantin, qui pourrait devenir curieux par l’addition des trouvailles journalières. Près de l’église, deux ou trois sarcophages de porphyre, semés de croix grecques, et qui ont dû contenir des corps d’empereurs et d’impératrices, privés de leurs couvercles brisés, s’emplissent de l’eau du ciel, et les oiseaux y viennent boire en poussant de petits cris joyeux.
L’intérieur de Saint-Iréné est tapissé de fusils, de sabres, de pistolets de modèle moderne, arrangés avec une symétrie militaire que ne désavouerait pas notre Musée d’artillerie ; mais cette étincelante décoration, qui charme beaucoup les Turcs, et dont ils sont très-fiers, n’a rien qui étonne un voyageur européen. — Une collection qui offre un bien autre intérêt, c’est celle des armes historiques conservées dans une tribune métamorphosée en galerie, au fond de l’abside.
Là, on nous fit voir le sabre de Mahomet II, une lame droite où court, sur un fond de damas bleuâtre, une inscription arabe en lettres d’or ; un brassard niellé d’or et constellé de deux disques de pierreries, ayant appartenu à Tamerlan ; une épée de fer ébréchée, à poignée en croix, — l’épée de Scanderbeg, le héros athlétique. Des vitrines laissent voir les clefs des villes conquises, clefs symboliques, ouvragées comme des bijoux, damasquinées d’or et d’argent.
Sous le vestibule sont entassées les timbales et les marmites des janissaires, — ces marmites qui, en se renversant, faisaient trembler et pâlir le sultan au fond de son harem ; — des faisceaux de vieilles hallebardes, des caisses d’armes, d’anciens canons, des coulevrines de forme singulière, rappellent la stratégie turque avant les réformes de Mahmoud, utiles, sans doute, mais regrettables au point de vue pittoresque.
Les écuries, sur lesquelles je jetai un coup d’œil en passant, n’ont rien de particulier, et ne renfermaient, pour le moment, que des bêtes assez ordinaires, le sultan se faisant suivre par ses montures favorites. — Les Turcs n’ont pas, du reste, comme les Arabes, la folie des chevaux, bien qu’ils les aiment et en possèdent de remarquables.
Voilà à peu près tout ce qu’un étranger peut voir dans le sérail. — Nul regard profane ne souille les asiles mystérieux, les kiosques secrets, les retraites intimes ; — le sérail, comme toute maison musulmane, a son selamlick, mais pour le harem sont réservés tous les raffinements d’un luxe voluptueux, les divans de cachemire, les tapis de Perse, les vases de Chine, les cassolettes d’or, les cabinets de laque, les tables de nacre, les plafonds de cèdre à caissons peints et dorés, les fontaines à vasque de marbre, les colonnes de jaspe ; la maison des hommes n’est, en quelque sorte, que le vestibule de la maison des femmes, un corps de garde interposé entre la vie extérieure et la vie intérieure.
Je regrettai fort de ne pouvoir pénétrer dans une merveilleuse salle de bains, vrai rêve oriental réalisé dont mon ami Maxime Ducamp a fait une splendide description ; mais, cette fois, le gardien se montra plus revêche, ou peut-être d’autres ordres avaient été donnés. — Si les houris prennent des bains de vapeur au paradis, ce doit être dans un bain pareil à celui-là, bijou d’architecture musulmane.