Assez las de cette promenade, pendant laquelle je m’étais chaussé et déchaussé six ou huit fois, je sortis du sérail par la porte Auguste (Bab-Hummayoun) et j’allai m’asseoir, abandonnant mes compagnons, sur le banc extérieur d’un petit café, d’où, tout en mangeant des raisins de Scutari, je contemplai cette porte monumentale surmontée d’un corps de logis avec sa haute arcade moresque, ses quatre colonnes, son cartouche de marbre portant une inscription en lettres d’or et ses deux niches où l’on exposait les têtes coupées. Entre autres, celle d’Ali-Tépéléni, pacha de Janina, y figura sur un plat d’argent.

Je regardais aussi en détail la délicieuse fontaine d’Achmet III, sur laquelle j’avais jeté un coup d’œil en allant à Sainte-Sophie. — C’est, avec la fontaine de Top’Hané, la plus remarquable de Constantinople, où il y en a tant et de si jolies. — Rien n’est comparable, pour l’élégance, à ce toit retroussé comme un bout de soulier turc, tout brodé de sculptures en filigrane, mammelonné de clochetons capricieux : à ces pans de dentelles à jour, à ces niches en stalactites, à ces arabesques encadrant des pièces de vers composées par le sultan-poëte ; à ces colonnettes aux chapiteaux fantasques, à ces rosaces gracieusement étoilées, à ces corniches feuillées et flétries, à ce charmant fouillis d’ornementation, heureux mélange de l’art arabe et de l’art turc. — Je m’arrête, car, malgré le précepte de Boileau, je sens que je me laisserais emporter trop loin par le fleuron et l’astragale.

XXIV
LE PALAIS DU BOSPHORE. — SULTAN MAHMOUD. — LE DERVICHE

Quand on se promène en caïque sur le Bosphore et qu’on a dépassé la Tour de Léandre, on aperçoit en face de Scutari un immense palais en construction qui baigne ses pieds blancs dans l’eau bleue et rapide. Il existe en Orient une superstition soigneusement entretenue par les architectes, c’est qu’on ne meurt pas tant que la demeure qu’on se fait construire n’est pas achevée ; aussi les sultans ont-ils toujours soin d’avoir quelque palais en train.

Chose rare chez les Turcs, qui consacrent les matériaux solides et précieux à la maison de Dieu, et n’élèvent pour l’habitation transitoire de l’homme que des kiosques de bois aussi peu durables que lui, ce palais est tout en marbre et fait pour l’éternité. — Il se compose d’un grand corps de bâtiment et de deux ailes. Dire à quel ordre d’architecture il appartient serait difficile ; il n’est ni grec, ni romain, ni gothique, ni renaissance, ni sarrasin, ni arabe, ni turc, il se rapproche de ce genre que les Espagnols nomment plateresco, et qui fait ressembler la façade d’un monument à une grande pièce d’orfévrerie pour le luxe compliqué des ornements et la folle recherche des détails.

Les fenêtres avec leurs balcons à jour, leurs colonnettes rubanées, leurs trèfles à nervures, leurs encadrements à festons, leurs entre-deux fouillés de sculptures et d’arabesques, rappellent le style lombard et font songer aux anciens palais de Venise, — seulement il y a du palais Dario ou Cà-d’Oro au palais du sultan la même différence comme proportion que du Grand Canal au Bosphore.

Cette énorme construction en marbre de Marmara, d’un blanc bleuâtre que l’éclat criard de la nouveauté fait paraître un peu froid, produit un effet fort majestueux entre l’azur du ciel et l’azur de la mer ; elle en produira un meilleur lorsque le chaud soleil de l’Asie l’aura doré de ses rayons, qu’elle reçoit directement et de première main. Vignole sans doute ne se reconnaîtrait pas dans cette façade hybride où les styles de tous les temps et de tous les pays forment un ordre composite qu’il n’avait pas prévu. Mais on ne peut nier que cette multitude de fleurs, de rinceaux, de rosaces, ciselés comme des bijoux dans une matière précieuse, n’ait un aspect touffu, compliqué, fastueux et réjouissant à l’œil. C’est le palais que pourrait construire un ornemaniste qui ne serait pas architecte, et n’épargnerait ni la main-d’œuvre, ni le temps, ni la dépense. Tel qu’il est, je le préfère à ces maussades reproductions classiques si bêtes, si plates, si froides, si ennuyeuses, comme en font les savants et les réguliers, et j’aime mieux ces vives frondaisons ornementales, s’enlaçant avec une élégance fantasque, qu’un fronton triangulaire ou une attique horizontale s’appuyant sur six ou huit colonnes efflanquées. — Cette ignorance naïve, déployée sur une échelle gigantesque, a son charme ; il est probable que les hardis constructeurs de nos cathédrales n’en savaient pas davantage, et leurs œuvres n’en sont pas moins admirables pour cela.

Le long de ce palais règne un terre-plein bordé, du côté du Bosphore, de piliers monumentaux reliés entre eux par des grilles d’une serrurerie ouvragée et charmante où le fer se courbe en mille arabesques fleuries, déliées comme les traits qu’une plume hardie tracerait à main levée sur le vélin. — Ces grilles dorées forment une balustrade d’une richesse extrême.

Les deux ailes, construites à une autre époque, sont beaucoup trop basses pour le corps de logis principal, avec lequel elles n’ont d’ailleurs aucun rapport de style ni de forme. Figurez-vous une double rangée d’Odéons et de Chambres des Députés en miniature se suivant dans une alternance ennuyeuse et présentant aux yeux une file de petites colonnes menues qui semblent de bois quoiqu’elles soient de marbre.

En passant et repassant devant ce palais, le désir de le visiter m’était venu bien des fois. — En Italie, rien n’eût été plus simple ; mais faire aborder son caïque à un débarcadère impérial serait en Turquie une action de conséquence et qui pourrait avoir des suites fâcheuses. — Heureusement, un intermédiaire amical me mit en rapport avec l’architecte, M. Balyan, un jeune Arménien de beaucoup d’esprit, et qui parlait français.