M. Balyan eut la bonté de me prendre dans sa barque à trois paires de rames, et me fit entrer d’abord dans un ancien kiosque, débris du palais précédent, où l’on nous apporta des pipes, du café et des sorbets à la rose ; puis il me conduisit lui-même à travers les appartements avec une obligeance et une politesse parfaites, dont je le remercie à cette place, en espérant que peut-être un jour ces lignes passeront sous ses yeux.

L’intérieur n’était pas tout à fait achevé encore, mais cependant l’on pouvait déjà juger de la splendeur future de l’ensemble. Les idées religieuses des Turcs retranchent de l’ornementation une foule de motifs heureux et restreignent considérablement la fantaisie de l’artiste, qui doit s’abstenir avec soin de mêler à ses arabesques la représentation d’aucun être animé : — ainsi, pas de statues, pas de bas-relief, pas de mascarons, pas de chimères, pas de griffons, pas de dauphins, pas d’oiseaux, pas de sphinx, pas de guivres, pas de papillons, pas de figurines moitié femme moitié fleur, pas de monstres héraldiques, aucune de ces créations bizarres qui forment la zoologie fabuleuse de l’ornement, et dont Raphaël a tiré un parti si merveilleux dans les galeries du Vatican.

Le style arabe, avec ses décompositions et ses brisures de lignes, ses guipures de stuc, frappées à l’emporte-pièce, ses plafonds en stalactites, ses niches en ruches d’abeilles, ses marbres troués à jour comme des couvercles de cassolette, ses légendes en coufique fleuri, et son coloriage de vert, de blanc, de rouge, discrètement rehaussé d’or, eût offert des ressources naturelles pour la décoration d’un palais oriental ; mais le sultan, par suite de ce caprice qui nous porterait à bâtir des alhambras à Paris, voulait avoir un palais dans le goût moderne. On s’étonne d’abord de ce caprice, mais, en y réfléchissant, rien n’est plus naturel. Il a fallu réellement à M. Balyan une rare fertilité d’imagination pour décorer d’une manière différente plus de trois cents salles ou chambres, n’ayant à sa disposition que des motifs si peu nombreux.

La disposition générale est très-simple : les pièces se suivent en enfilade ou s’ouvrent sur un large corridor ; le harem, entre autres, est ainsi disposé. L’appartement de chaque femme donne par une porte unique dans un vaste couloir, comme les cellules des religieuses dans un cloître. A chaque extrémité peut se tenir un poste d’eunuques ou de bostangis. — Je jetai du seuil un regard sur cet asile des voluptés secrètes, qui ressemble beaucoup plus à un couvent ou à un pensionnat qu’on ne se l’imagine. Là s’éteindront, sans avoir rayonné au dehors, des astres de beauté inconnus ; mais l’œil du maître se sera fixé sur eux, une minute peut-être, et c’est assez.

L’appartement de la sultane Validé, composé de hautes pièces donnant sur le Bosphore, est remarquable par ses plafonds peints à fresque avec une élégance et une fraîcheur incomparables. Je ne sais quels sont les ouvriers qui ont fait ces merveilles, mais Diaz ne trouverait pas sur sa palette des tons plus fins, plus vaporeux, plus tendres et plus riches à la fois. — Ce sont tantôt des ciels de turquoise papelonnés de légers nuages qui fuient à d’incroyables profondeurs, tantôt d’immenses voiles de dentelles à dessins merveilleux, puis une grande conque de nacre irisée de tous les rayons du prisme, ou bien encore des fleurs idéales suspendant leurs corolles et leurs feuillages à des treillages d’or ; les autres chambres sont ornées de même ; quelquefois un écrin dont les bijoux se répandent dans un chatoyant désordre, des colliers dont les perles se défilent et roulent comme des gouttes de pluie, un ruissellement de diamants, de saphirs et de rubis forment le motif de la décoration ; des cassolettes d’or peintes sur les corniches laissent échapper la bleuâtre fumée des parfums et composent un plafond de leur brouillard transparent. Ici Phingari montre par la déchirure d’un nuage son arc argenté si cher aux musulmans, là l’Aurore pudique colore de rose, comme les joues d’une vierge, tout un ciel matinal ; plus loin un pan de brocart grenu de lumière, miroité d’orfrois, retroussé par une embrasse d’escarboucles, montre un coin de bleu ; une grotte d’azur jette ses reflets de saphir. Les arabesques aux entrelacements infinis, les caissons sculptés, les rosaces d’or, les bouquets de fleurs imaginaires ou réelles, lis bleus d’Iran ou roses de Schiraz, viennent varier ces thèmes, dont j’ai cité les principaux, sans vouloir entrer dans un détail impossible auquel l’imagination du lecteur suppléera.

Les appartements du sultan sont dans un style Louis XIV orientalisé, où l’on sent l’intention d’imiter les splendeurs de Versailles : les portes, les croisées et leurs encadrements sont en bois de cèdre, d’acajou, de palissandre massif, précieusement sculptés, et ferment par de riches ferrures dorées à or moulu. Des fenêtres, l’on aperçoit la plus merveilleuse vue qui soit au monde : un panorama sans rival, et comme jamais souverain n’en eut devant son palais. — La rive d’Asie, où, sur un immense rideau de cyprès noirs, se détache Scutari, avec son pittoresque débarcadère encombré d’embarcations, ses maisons roses, ses mosquées blanches, parmi lesquelles se distinguent Buyuk-Djami et Sultan-Selim ; le Bosphore aux eaux rapides et transparentes sillonnées d’un va-et-vient perpétuel de vaisseaux à voiles, de bateaux à vapeur, de felouques, de prames, de bateaux d’Ismid et de Trébizonde aux formes antiques, aux voilures bizarres, de canots, de caïques, au-dessus desquels voltigent des essaims familiers de mouettes et de goëlands. Si l’on se penche un peu, l’on découvre sur les deux rives une suite d’habitations d’été, de kiosques, peints de fraîches couleurs, qui forment à ce merveilleux fleuve marin un double quai de palais. Ajoutez à cela les mille accidents de lumière, les effets de soleil et de lune, et vous aurez un spectacle que l’imagination ne peut dépasser.

Une des singularités du palais, c’est une grande salle recouverte par un dôme de verre rouge. Quand le soleil pénètre ce dôme de rubis, tout prend des flamboiements étranges : l’air semble s’enflammer et l’on croit respirer du feu ; les colonnes s’allument comme des lampadaires, le pavé de marbre rougit comme un pavé de lave ; un rose incendie dévore les murailles ; on se croirait dans la salle de réception d’un palais de salamandres bâti de métaux en fusion ; vos yeux reluisent comme du paillon rouge, vos habits deviennent des vêtements de pourpre. — Un enfer d’opéra, éclairé de feux de Bengale, peut seul donner une idée de cet effet étrange, d’un goût équivoque peut-être, mais saisissant, à coup sûr.

Une petite merveille qui ne déparerait pas les plus féeriques architectures des Mille et une Nuits, c’est la salle de bains du sultan. Elle est de style moresque, en albâtre rubané d’Égypte, et semble taillée dans une seule pierre précieuse, avec ses colonnettes, ses chapiteaux évasés, ses arcades en cœur, et sa voûte constellée d’yeux de cristal qui brillent comme des diamants. Quelle volupté ce doit être d’abandonner sur ces dalles, transparentes comme des agates, ses membres assouplis aux savantes manipulations des tellacks, au milieu d’un nuage de vapeur parfumée, sous une pluie d’eau de rose et de benjoin !

C’est dans une des salles de ce palais que doit être posé le salon Louis XIV peint et construit à Paris par Séchan, l’illustre décorateur de l’Opéra, dont nous avons parlé lorsqu’il le dressa à son atelier de la rue Turgot.

Las de merveilles, fatigué d’admiration, je remerciai M. Balyan, qui me fit sortir par la cour d’honneur, dont la porte est une espèce d’arc-de-triomphe en marbre blanc d’une ornementation très-riche et très-fleurie, et qui forme du côté de la terre une entrée tout à fait digne de ce somptueux palais. Puis, comme je mourais de faim, j’entrai dans une boutique de fruitier, et je me fis servir deux brochettes de kébab enveloppées d’une crêpe grasse que j’arrosai d’un verre de sherbet, repas sobre et tout à fait local.