Sorti de là, je me mis à courir la ville au hasard, comptant sur la flânerie pour me révéler ces mille détails familiers qui vous échappent quand on les cherche. Tout en m’amusant à regarder les boutiques de confiseurs et les fabricants de lulés entourés de milliers de fourneaux de pipe à différents degrés d’achèvement et rangés avec symétrie, j’arrivai à la mosquée du sultan Mahmoud, près de Top’Hané, un de ces centres où les pieds vous ramènent d’eux-mêmes quand la pensée est occupée ailleurs. Je réglai ma montre à ce kiosque rempli d’horloges et de pendules qui accompagnent souvent les mosquées ; — c’est un petit pavillon élégant avec des fenêtres en claire-voie, par lesquelles on peut lire l’heure à divers cadrans concordant assez rarement entre eux, de sorte qu’on choisit celle qui vous plaît le plus et vous semble la plus probable. — Ces cadrans donnent l’heure turque et l’heure européenne, dont les chiffres ne se rapportent pas, les Orientaux comptant à partir du lever du soleil, point de départ naturel, mais variable selon la saison.
A ces kiosques chronométriques est ordinairement jointe une fontaine où pendent à des chaînes des gobelets et des spatules en fer-blanc : un gardien les remplit au bassin intérieur et les tend à ceux qui demandent à boire. Ces fontaines sont presque toutes des fondations pieuses.
La mosquée de Mahmoud est d’un goût moderne et diffère par sa disposition des édifices de ce genre, dont Sainte-Sophie est le prototype. Une coupole unique cerclée à sa base d’une couronne de fenêtres et de consoles à volutes s’élève entre quatre hautes façades arrondies à leur sommet, flanquées à leurs angles par des piliers ou contre-forts à pyramidions renflés, surmontés de croissants comme le dôme central. Ces deux minarets ont une renommée d’élégance méritée. Figurez-vous deux grandes colonnes cannelées qui auraient pour chapiteau un balcon festonné, du centre duquel jailliraient d’autres colonnes plus petites, couronnées aussi de balcons et supportant à leur tour un faisceau de colonnettes coiffées d’une aiguille conique. — C’est très-gracieux, très-hardi et très-neuf. — Ordinairement, le turbé ou chapelle funèbre du fondateur se trouve près de la mosquée qu’il a bâtie ; contrairement à cette disposition habituelle, le turbé de sultan Mahmoud se trouve dans un édifice spécial, d’une architecture moderne légèrement orientalisée, à un autre bout de Constantinople. Le sultan réformateur a sur son cercueil, au lieu du turban classique et traditionnel, le fez novateur du Nizam étoilé d’une superbe agrafe de pierreries ; on montre aux visiteurs une transcription du Koran faite par ce prince calligraphe durant les longs loisirs que lui laissait sa captivité au sérail avant son avénement au trône.
Autour de la mosquée se groupent les fonderies de canons et les parcs d’artillerie, et s’étend une plate-forme baignée par la mer, que délimitent deux jolis pavillons.
A quelques pas de là l’on retombe au milieu du joyeux tumulte de la place Top’Hané, avec ses loueurs de chevaux, ses vendeurs de sucreries et de sorbets, ses étalages de concombres, de courges, de raisins de Scutari, de melons de Smyrne ; ses marchands de caïmak et de baklava ; ses groupes de chiens fauves étendus au soleil ; sa charmante fontaine et sa mosquée aux abords encombrés d’écrivains publics, de débitants de chapelets et de menue parfumerie. Sous le cloître de cette mosquée, je vis une figure que je n’oublierai jamais : c’était un derviche couché à terre, près du réservoir des ablutions. — Il n’avait pour tout vêtement qu’un haillon d’étoffe en poil de chameau, rude comme un cilice et tout souillé de la poudre des déserts. Ce lambeau se nouait négligemment autour de ses reins, et laissait voir presque à nu un corps hâlé, bistré, bronzé, cuit et recuit à la flamme des soleils, aux souffles torrides du khamsin ; pour le peindre, il n’eût fallu que deux tons, de la momie et de la terre de Sienne brûlée. Ses jambes, rouges comme la brique, étaient chaussées, jusqu’au-dessus des chevilles, d’un brodequin de poussière grise.
Une maigreur vigoureuse faisait saillir tous ses muscles et tous ses os ; ses cheveux noirs sauvagement crépus se hérissaient sur sa tête comme des touffes de broussailles ; au bord de ses joues brunes floconnaient quelques touffes de barbe éparse, car il était jeune. — Une placidité folle régnait dans ses yeux fixes. Seul au milieu de la foule, comme au milieu du Sahara, il semblait bercé par quelque hallucination apocalyptique. — Il me fit involontairement penser à saint Jean dans le désert, et jamais peintre n’en a rêvé un pareil : le saint Jean de Léonard de Vinci, avec son ironique sourire de faune, a l’air d’un Dieu mythologique déguisé, celui de Raphaël ressemble à un jeune pâtre de la campagne romaine. Il est impossible de rêver quelque chose de plus fauve, de plus hagard, de plus hérissé, de plus férocement ascétique, de plus brûlé par le fanatisme, de plus dévasté par le jeûne et les macérations. Un pareil pénitent pouvait aller sans peur à travers les solitudes ; les lions et les panthères devaient reculer devant ce corps nourri de sauterelles.
C’était un hadji qui revenait de la Mecque ; il avait vu la pierre noire, accompli les sept évolutions sacrées et bu de l’eau du puits Zem-Zem, qui lave tous les péchés, et, tout nu qu’il était, il ne faisait pas plus de cas d’un vizir que d’un grain de la boue attachée à ses pieds.
XXV
L’ATMEÏDAN
L’Atmeïdan, qui s’étend derrière les murs du sérail, est l’ancien Hippodrome. — Le vocable turc a précisément la même signification que le vocable grec, et veut dire : arène des chevaux. — C’est une vaste place, bordée d’un côté par la muraille extérieure de la mosquée du sultan Achmet, percée de baies grillées, et sur les autres faces par des ruines ou des bâtiments incohérents ; dans l’axe de la place s’élèvent l’obélisque de Théodose, la colonne Serpentine et la Pyramide murée, faibles vestiges des magnificences dont rayonnait autrefois cette enceinte splendide.
Ces ruines sont à peu près tout ce qui reste à la surface du sol des merveilles de l’antique Byzance. — L’Augustéon, le Sigma, l’Octogone, les Thermes de Xeuxippe, d’Achille, d’Honorius, le Milliaire d’or, les Portiques du Forum, tout cela est enfoui sous ce manteau de poussière et d’oubli dont s’enveloppent les villes mortes ; l’œuvre du temps a été activée par les déprédations des barbares, latins, français, turcs, et même grecs. Chaque invasion qui se succède fait son dégât. C’est une chose incroyable que cette fureur aveugle de destruction et cette haine stupide contre les pierres ! Il faut bien que cela soit dans la nature humaine, car le même fait se reproduit à toutes les époques. Il paraît qu’un chef-d’œuvre offusque l’œil d’un barbare comme la lumière l’œil d’un hibou. Ce rayonnement de l’idée le gêne sans qu’il sache trop pourquoi, et il l’éteint. Les religions aussi détruisent volontiers d’une main si elles édifient de l’autre, et il y a eu beaucoup de religions à Constantinople : le christianisme y a brisé les monuments païens, l’islamisme les monuments chrétiens ; peut-être les mosquées vont-elles disparaître à leur tour devant un culte nouveau.