Ce devait être un beau spectacle lorsqu’une foule éblouissante d’or, de pourpre et de pierreries, scintillait sous les portiques qui entouraient l’Hippodrome et se passionnait alternativement pour les verts ou les bleus, ces factions de cochers dont les rivalités agitaient l’empire et causaient des séditions. — Les quadriges d’or, attelés de chevaux de race, faisaient voler sous leurs roues étincelantes la poudre d’azur et de vermillon dont on sablait l’Hippodrome par un raffinement de luxe ; et l’empereur se penchait du haut de la terrasse de son palais pour applaudir sa couleur favorite. — Les bleus, si l’on peut se servir d’une pareille expression à propos des cochers byzantins, étaient tories, les verts étaient whigs, car la politique se mêlait à ces cabales de cirque. Les verts essayèrent même de faire un empereur et de détrôner Justinien, et il ne fallut rien moins que Bélisaire et un corps d’armée pour avoir raison du soulèvement.
Dans l’Hippodrome, comme dans un musée à ciel ouvert, étaient réunies les dépouilles de l’antiquité. Un peuple de statues assez nombreux pour remplir une ville se dressait sur les attiques et les piédestaux. Ce n’était que marbre et que bronze. Les chevaux de Lysippe, les statues de l’empereur Auguste et d’autres empereurs, Diane, Junon Pallas, Hélène, Pâris, Hercule, ces majestés suprêmes, ces beautés surhumaines, tout ce grand art de la Grèce et de Rome, semblaient avoir cherché là un dernier refuge. — Les chevaux en métal de Corinthe, emportés par les Vénitiens, piaffent sur la porte de Saint-Marc ; les images des dieux et des déesses, barbarement fondues, se sont éparpillées en pièces de billon.
L’obélisque de Théodose est le mieux conservé des trois monuments restés debout dans l’Hippodrome. Il consiste en un monolithe de granit rose de Syène de soixante pieds de hauteur, à peu près, sur six de large, qui va s’amincissant jusqu’au pyramidion. Une seule ligne perpendiculaire d’hiéroglyphes nettement incisées sillonne ses quatre faces. — Comme je ne suis pas Champollion, je ne pourrai vous dire ce que signifient ces mystérieux emblèmes, — sans doute une dédicace à un pharaon quelconque. D’où vient ce bloc énorme ? d’Héliopolis, disent les savants. Mais il ne nous semble pas remonter à la plus haute antiquité égyptienne. Peut-être n’a-t-il que trois mille ans, ce qui est bien jeune pour un obélisque. Aussi, à peine quelques teintes grises noircissent-elles son granit vermeil.
Le monolithe ne porte pas directement sur son piédestal, dont il est séparé par quatre dés de bronze. Ce socle de marbre est revêtu de bas-reliefs assez barbares et assez frustes, qui ne laissent que difficilement deviner les sujets qu’ils représentent, — des triomphes ou des divinisations de Théodose et de sa famille. — La roideur des attitudes, le mauvais dessin et le manque d’expression des figures, l’entassement des personnages sans plan ni perspective, caractérisent une époque de décadence. Le souvenir de la Grèce voisine est déjà perdu dans ces informes ébauches. D’autres bas-reliefs à demi cachés par l’exhaussement du terrain, mais que l’on connaît par les descriptions des écrivains antérieurs, reproduisent les manœuvres employées pour l’érection de l’obélisque. — Singulier rapprochement ! Des bas-reliefs de même nature entaillent le socle de l’obélisque de Louqsor dressé sur la place de la Concorde par l’ingénieur Lebas ; — des inscriptions en grec et en latin marquent que l’obélisque gisant sur le sol fut relevé en trente-deux jours par Proclus, préfet du prétoire, d’après les ordres de Théodose, et célèbrent les vertus de ce magnanime empereur. Le bloc égyptien et le socle du Bas-Empire s’harmonisent heureusement et produisent un bel effet ; seulement, l’obélisque est aussi frais d’arête que s’il venait d’être taillé dans le granit, et le socle, plus jeune de quinze cents ans, est tout dégradé.
Non loin de l’obélisque se tortille la colonne Serpentine faite de trois serpents enroulés et nattés, montant en spirale comme les cannelures d’une colonne salomonique. Les trois têtes crêtées d’argent des serpents qui formaient chapiteau ont disparu. — Une tradition veut que Mahomet II, passant à cheval sur l’Hippodrome, les ait abattues d’un coup de masse d’armes ou de damas, par une de ces prouesses de vigueur familières aux sultans ; selon d’autres, il n’a tranché qu’une seule des trois têtes, la seconde et la troisième auraient été brisées seulement pour la valeur du bronze, ce qui n’étonne pas quand on songe aux peines que les Barbares se sont données pour aller chercher des crampons de fer dans les blocs du Colysée. — Détruire un palais pour prendre un clou, c’est le propre du sauvage.
Cette colonne, élevée de neuf pieds environ hors de la terre, mais dont la base est enfouie, semble un peu grêle d’aspect au milieu de ce vaste espace. On lui attribue une noble origine. D’après les antiquaires, ces serpents entrelacés soutenaient, dans le temple de Delphes, le trépied d’or voué par la Grèce reconnaissante à Phœbus-Apollon, dieu sauveur, après la bataille de Platée, gagnée sur Xerxès. Constantin fit, dit-on, transporter la colonne Serpentine de Delphes à sa nouvelle ville. Une tradition moins en faveur, mais plus probable, selon moi, si l’on considère le peu de valeur artistique du monument, n’y veut voir qu’un talisman fabriqué par Apollonius de Thyane pour conjurer les serpents. — Je laisse le lecteur libre de choisir entre ces deux origines.
Quant à la Pyramide murée de Constantin Porphyrogénète, qu’on mettait à côté des sept merveilles du monde, à une époque, il est vrai, où les exagérations les plus hyperboliques ne coûtaient rien, ce n’est plus qu’un noyau de maçonnerie, qu’un informe amas de pierres effritées par la pluie, dévorées par le soleil, pleines de poussière et de toiles d’araignées, fendillées de lézardes, menaçant ruine de tous côtés, et n’ayant plus aucune signification au point de vue de l’art.
Cette armature de maçonnerie était revêtue autrefois de grandes plaques de bronze doré bosselées de bas-reliefs et d’ornements qui, par le poids et le prix du métal, devaient exciter la cupidité des déprédateurs. Aussi la pyramide de Constantin ne tarda-t-elle pas à être dépouillée de son vêtement splendide et n’en resta-t-il qu’un bloc noirci de quatre-vingts pieds de haut. Cette pyramide d’or, que les paroxystes du temps comparaient au colosse de Rhodes, devait en effet resplendir magnifiquement sous le ciel bleu de Constantinople, parmi les splendides monuments de l’art antique, au-dessus des colonnades du Cirque, encombrées de spectateurs en somptueux habits. Mais, pour se le figurer, il faut que la pensée fasse un travail complet de restauration.
Autrefois les Turcs faisaient courir leurs chevaux et s’exerçaient à lancer le djerid sur cette place, turf tout préparé pour les divertissements équestres ; la réforme et l’introduction de la tactique européenne ont fait abandonner ce jeu du javelot, qui convient mieux aux libres cavaliers du désert et des steppes de l’Asie qu’aux régiments de cavalerie régulière instruits d’après les méthodes de l’école de Saumur.
Au bout de l’Atmeïdan se trouve l’Et-Meïdan (marché aux viandes). C’est un lieu redoutable et sinistre, malgré le soleil qui l’inonde de ses gais rayons. Si vous regardez cette mosquée à demi écroulée, ces murs qui ont conservé les cicatrices du feu, vous y apercevrez facilement encore la trace des boulets. — Cette terre, aujourd’hui blanche et pulvérulente, a été profondément rougie de sang. — C’est dans l’Et-Meïdan qu’eut lieu ce massacre des janissaires dont Champmartin envoya au Salon le tableau si farouchement romantique ; — la grande tuerie eut un cadre digne d’elle.