Le sultan Mahmoud, sentant avec l’instinct du génie l’empire pencher vers la ruine, crut qu’il le sauverait en lui donnant des armes égales à celles des royaumes chrétiens, et il voulut faire instruire ses troupes par des officiers égyptiens dressés à la tactique européenne. Cette réforme si simple et si juste souleva des répugnances insurmontables parmi les janissaires ; les moustaches grises se hérissèrent d’indignation ; les fanatiques crièrent à la profanation, invoquèrent Allah et Mahomet, et peu s’en fallut que le commandeur des croyants ne passât pour un giaour à cause de son entêtement à introduire ces manœuvres diaboliques dont Mahomet II ni Soliman Ier n’avaient eu besoin pour faire des conquêtes et les garder.

Heureusement Mahmoud était un homme de résolution qu’on n’intimidait pas facilement, il avait résolu de vaincre ou de périr dans la lutte ; l’insolence des janissaires, égale à celle des prétoriens et des strélitz, ne se pouvait plus supporter, et leurs séditions perpétuelles faisaient vaciller le trône dont ils se prétendaient l’appui. — L’occasion ne se fit pas attendre. — Un instructeur égyptien frappa un soldat turc récalcitrant ou volontairement maladroit. Aussitôt les janissaires indignés prennent fait et cause pour leur camarade, renversent leurs marmites en signe de révolte, et menacent de mettre le feu aux quatre coins de la ville.

C’était, comme on sait, leur manière de protester et de témoigner leur mécontentement. — Ils s’attroupèrent devant le palais de Kosrew-Pacha, leur aga, demandent à grands cris la tête du grand vizir et du mufti, qui avaient approuvé les réformes impies de Mahmoud ; mais ils n’avaient pas affaire à un de ces sultans énervés trop heureux d’apaiser une sédition hurlante en lui jetant quelques têtes en pâture.

A la nouvelle de l’insurrection, sultan Mahmoud accourut en toute hâte de Beschick-Tash, où il se trouvait, réunit les troupes restées fidèles, convoqua les ulémas et prit à la mosquée d’Achmet, voisine de l’Hippodrome, l’étendard du prophète, qu’on ne déploie que lorsque l’empire est en danger ; tout bon musulman doit alors son concours au commandeur des fidèles, car c’est une guerre sainte. — L’abolition des janissaires est prononcée.

Les janissaires s’étaient retranchés dans l’Et-Meïdan, auprès de leur caserne ; les troupes régulières de Mahmoud occupaient les rues adjacentes avec des canons braqués sur la place ; l’intrépide sultan passa plusieurs fois à cheval devant les bandes insurgées, affrontant mille morts et les sommant de se disperser. La situation se prolongeait, un moment d’hésitation pouvait tout perdre. — Un officier dévoué, Kara Dyehennem, tira son pistolet sur l’amorce d’un canon, le coup partit, et la mitraille ouvrit une rue sanglante dans les premiers rangs des rebelles ; l’action était engagée, l’artillerie tonna de toutes parts, une fusillade bien nourrie crépita comme la grêle sur les masses confuses des janissaires éperdus, et la bataille dégénéra bientôt en massacre. Ce fut une véritable boucherie ; on ne fit pas de quartier, les casernes où les fuyards s’étaient retranchés furent incendiées, et ceux qui avaient évité le fer périrent dans les flammes. — On varie beaucoup sur le nombre des morts ; les uns le portent à six mille, les autres à vingt mille, quelques-uns plus haut encore. On jeta ces cadavres à la mer, et pendant plusieurs mois, les poissons, putréfiés de chair humaine, ne furent pas mangeables.

La rancune de sultan Mahmoud ne s’arrêta pas là. Quand on se promène dans le Champ-des-Morts de Péra ou de Scutari, on rencontre beaucoup de cippes décapités restés debout avec leur turban de marbre à leur pied, comme un homme sans tête : ce sont les tombes d’anciens janissaires que la mort n’a pas mis à l’abri de la colère impériale.

Cette terrible extermination fut-elle un bien ou un mal au point de vue politique ? — Mahmoud, en tuant ce grand corps, n’éteignit-il pas une des forces vives de l’État, un des principes de la nationalité turque ? Le progrès matériel accompli remplacera-t-il efficacement l’ancienne énergie barbare ? Dans le crépuscule qui se fait au déclin des empires, le flambeau de la raison vaut-il mieux que la torche du fanatisme ? Nul ne peut le dire encore. Mais des événements que tout le monde est à même de prévoir auront bientôt décidé la question, et l’œuvre de Mahmoud pourra être définitivement jugée. — Nous voici bien loin de notre humble besogne de daguerréotypeur littéraire. Retournons-y.

A quelque distance de l’Hippodrome, au milieu d’un terrain semé de décombres incendiés, s’ouvre, au revers d’une espèce de monticule, comme une gueule noire, l’entrée d’une citerne byzantine tarie. L’on y descend par un escalier de bois. Les Turcs l’appellent Ben-Bir-Dereck ou les Mille et une Colonnes, quoiqu’elle n’en compte en réalité que deux cent vingt-quatre. Ces colonnes, en marbre blanc, sont terminées par de grossiers chapiteaux d’un corinthien barbare, ébauchés ou frustes, supportant des arcades en plein cintre et forment plusieurs nefs avec leurs rangées. Elles ont, à la hauteur de trois ou quatre pieds, un renflement jusqu’où montaient les eaux et qui leur servait de base apparente lorsque le réservoir était plein. Le reste de la colonne figurait alors un pilotis submergé. Le sol s’est exhaussé de la poussière des siècles, des décombres de la voûte et de détritus de toutes sortes ; car la citerne devait être jadis plus profonde : on distingue vaguement sur les chapiteaux des signes mystérieux, des hiéroglyphes byzantins dont le sens est perdu. Un epsilon et un phi, qui se trouvent souvent répétés, se traduisent par ces mots : « Euge, Philoxena. » Cette citerne, en effet, servait aux étrangers. Elle a été bâtie par Constantin, dont le monogramme est empreint sur les grandes briques romaines dont se compose la voûte et sur plusieurs fûts de colonnes. Maintenant, des Juifs et des Arméniens y ont établi une manufacture de soie.

Les rouets et les dévidoirs grincent sous les arcades de Constantin, et le bruit des métiers imite le bruissement de l’eau disparue ; il règne dans ce souterrain, éclairé par un demi-jour blafard combattu d’ombres profondes, une fraîcheur glaciale qui vous saisit, et c’est avec un vif sentiment de plaisir que je remontai du fond de ce gouffre à la tiède clarté du soleil, plaignant de tout mon cœur les pauvres ouvriers travaillant sous terre à des œuvres de patience, comme des gnomes ou des kobolds.

A peu de distance de cette citerne, derrière Sainte-Sophie, il en existe une autre nommée Yeri-batan-Seraï (le Palais de dessous terre). Celle-là ne renferme pas de filatures de soie comme Ben-Bir-Dereck. Dès l’entrée, une vapeur humide et pénétrante, chargée de coryzas, de fluxions et de points de côté, vous enveloppe de son manteau mouillé ; une eau noire éraillée de quelques paillettes et de quelques remous livides baigne les colonnes verdies et s’étend sous les arcades opaques à des profondeurs que l’œil ne peut sonder et que les rayons des torches n’atteignent pas.