Rien n’est plus sinistre et plus effrayant ; les Turcs prétendent que les djinns, les goules et les afrites tiennent leur sabbat dans ce palais lugubre, et y secouent joyeusement leurs ailes de chauve-souris, mouillées des pleurs de la voûte. Autrefois on parcourait en bateau cette mer souterraine. Ce voyage devait ressembler à la traversée des fleuves infernaux dans la barque à Caron. Des barques, entraînées sans doute par des courants intérieurs vers quelque gouffre, ne sont jamais revenues de cette noire expédition, interdite aujourd’hui, et que je n’aurais d’ailleurs eu nulle envie de tenter, eût-elle été permise.

XXVI
L’ELBICEI-ATIKA

Sur l’Atmeïdan, en face de la mosquée d’Achmet, s’élève, près du Mecter-Kané (dépôt des tentes), une maison turque d’assez belle apparence : c’est l’Elbicei-Atika, ou Musée des anciens costumes ottomans ; — ce Musée, récemment ouvert au public, est précédé d’une cour où s’épanouit une fraîche verdure, où gazouille l’eau d’une fontaine dans un bassin de marbre : s’il n’y avait sous la porte un employé chargé de percevoir le prix des billets d’admission, on pourrait se croire dans le conak d’un bey. Rien n’est plus agréablement tranquille que ce vestiaire rétrospectif du vieil empire turc : l’ombre et le silence du passé baignent ce calme asile de leurs nuances douces ; en mettant le pied dans l’Elbicei-Atika, on rétrograde du présent dans l’histoire.

Sur le palier, comme enseigne ou comme sentinelle, on aperçoit d’abord un yenitcheri-kollouk-néféri, c’est-à-dire un janissaire de corps de garde. Au temps de la puissance des janissaires, on ne passait pas devant un poste de cette milice indisciplinée sans être plus ou moins rançonné ; il fallait, comme on dit, cracher au bassin, ou être battu, couvert de boue et d’avanies.

Un mannequin, dont la tête et les mains sont en bois sculpté et colorié, non sans talent, soutient la garde-robe de l’ancien janissaire ; cette infraction à l’usage musulman, qui interdit toute reproduction de la figure humaine, est remarquable et prouve un affaiblissement du préjugé religieux amené sans doute par le contact avec les civilisations chrétiennes ; un tel musée, où se voient près de cent quarante personnages, n’eût pas été possible autrefois ; maintenant il ne choque personne, et souvent un vieux janissaire échappé au massacre vient y rêver devant la défroque de ses compagnons d’armes, et soupire en pensant au bon temps qui n’est plus.

Ce yenitcheri-kollouk-néféri a la mine d’un sacripant jovial : une espèce de bonhomie féroce respire dans ses traits fortement caractérisés qu’accentue une longue moustache ; on voit qu’il serait capable d’apporter de la drôlerie dans le meurtre, et il règne dans sa pose toute la nonchalance dédaigneuse d’un corps privilégié qui se croit tout permis : les jambes croisées l’une sur l’autre, il joue de la louta, sorte de guitare à trois cordes, pour charmer les loisirs de la faction. Il porte un tarbouch rouge autour duquel s’enroule en turban une pièce de toile commune, une casaque brune dont les bouts rentrent dans la ceinture, et de larges culottes de drap bleu ; dans sa ceinture, à la fois arsenal et poche, s’entassent et se hérissent mouchoir, serviette, blague à tabac, poignards, yataghans, pistolets. — Cet usage de tout fourrer dans la ceinture est commun aux Espagnols et aux Orientaux, et nous nous souvenons d’avoir vu à Séville un combat au couteau, où il n’y eut de tué qu’un melon contenu par la faja d’un des adversaires.

Devant le yenitcheri est placée une petite table couverte d’ancienne menue monnaie turque, — aspres, paras, piastres devenues rares, — montant de la contribution noire levée sur les pékins de Constantinople. — Près de lui roussissent sur un gril quelques râpes de maïs aux grains d’or, repas dont se contente la frugalité orientale. Nous passons sans crainte, car il est en bois, et nous avons payé dix piastres à la première porte.

En face de ce janissaire quêteur se tiennent debout quelques soldats du même corps, en costume à peu près semblable. Le seuil franchi, on se trouve dans une salle oblongue, faiblement éclairée et garnie de grandes vitrines renfermant des mannequins habillés avec un soin parfait et une exactitude scrupuleuse. — C’est le salon de Curtius et l’exhibition Tussaud d’un monde disparu. — Là sont collectionnés, comme des types d’animaux antédiluviens au Musée d’histoire naturelle, les individus et les races supprimés par le coup d’État de Mahmoud. Là revit, d’une vie immobile et morte, cette Turquie fantasque et chimérique des turbans en moules de pâtisserie, des dolimans bordés de peau de chat, des hautes coiffures coniques, des vestes à soleil dans le dos, des armes barbarement extravagantes, la Turquie des mamamouchis, des mélodrames et des contes de fée. Vingt-sept années seulement se sont écoulées depuis le massacre des janissaires, et il semble qu’il y ait un siècle, tant est radical le changement. — Par la volonté violente du réformateur, les vieilles formes nationales ont été anéanties, et des costumes pour ainsi dire contemporains sont devenus des antiquités historiques.

En regardant derrière les vitrages ces têtes moustachues ou barbues, aux prunelles fixes, aux couleurs grimaçant la vie, éclairées par une faible lumière oblique, on éprouve une impression étrange, une sorte de malaise indéfinissable. — Cette réalité grossière, différente de celle de l’art, inquiète par l’illusion même qu’elle produit ; en cherchant la transition de la statue à l’être vivant, on a rencontré le cadavre ; ces visages enluminés, où nul muscle ne tressaille, finissent par faire peur comme ces morts fardés qu’on emporte à face découverte. Aussi comprenons-nous très-bien la terreur que les masques inspirent aux enfants. Ces longues files de personnages bizarres, gardant les poses roides et contraintes qu’on leur a données, ressemblent à ce peuple pétrifié par la vengeance d’un magicien dont parle un conte oriental. Il n’y manque que le grand vieillard à barbe blanche, seul vivant de la cité morte, lisant le Koran sur un banc de pierre à l’entrée de la ville. Il sera figuré, si vous voulez, d’une manière prosaïque, il est vrai, par l’homme qui perçoit à la porte le prix des billets.

Nous ne pouvons décrire une à une les cent quarante figures enfermées dans les vitrines des deux étages, dont plusieurs ne diffèrent entre elles que par d’imperceptibles détails de coupe ou de couleur, et il faudrait pour cela hérisser notre texte d’une foule de mots turcs d’une orthographe rébarbative et d’une lecture difficile. Ce travail, du reste, a été fait d’une manière aussi exacte que brillante par M. Georges Noguès, fils du rédacteur en chef du journal français de Constantinople, et avec un soin que n’y peut mettre un voyageur forcé de voir rapidement. Sa notice nous a servi pour poser les noms sur des personnages que nos yeux seuls se rappelaient, et nous lui rendons ici la justice qui lui est due. Cet hommage nous permet de lui emprunter avec moins de scrupule quelques détails oubliés.