L’Elbicei-Atika se compose principalement des costumes de l’ancienne maison du Grand Seigneur et des différents uniformes des janissaires. Il y a aussi quelques mannequins d’artisans habillés à la vieille mode, mais en petit nombre.

Le premier fonctionnaire d’un sérail est naturellement le chef des eunuques (kislar aghaci). Celui qu’on a enfermé derrière les vitrages de l’Elbicei-Atika, comme spécimen de l’espèce, est fort splendidement vêtu d’une pelisse d’honneur de brocart ramagé de fleurs, posée sur une première tunique de soie rouge et d’un vaste pantalon maintenu à la taille par une ceinture de cachemire. Il est coiffé d’un turban rouge à tortil de mousseline, et chaussé de bottines de maroquin jaune.

Le grand vizir (sadrazam) a un turban de forme singulière ; son moule, conique par le haut, côtelé par le bas de quatre arêtes, est entouré à sa base de mousseline roulée que comprime et traverse diagonalement une étroite bande d’or ; il porte, comme le chef des eunuques, un kurklu kaftan (pelisse d’honneur) de brocart à fleurs vertes et rouges ; de sa ceinture de cachemire sort le manche ciselé et rugueux de pierreries de son kandjar. Le scheik-ul-islam et le capitan-pacha sont à peu près vêtus de même, à l’exception du turban, composé d’un fez d’une riche pièce d’étoffe tortillée.

Le seliktar-aghaci, ou chef des porte-glaives, a un air tout à fait sacerdotal et byzantin dans son vêtement splendidement étrange ; son turban, d’une construction bizarre, lui donne une vague ressemblance avec un pharaon coiffé du pschent, et le modèle semble en avoir été rapporté d’Égypte d’après quelque panneau hiéroglyphique ; sa robe de brocart d’or à ramages d’argent, taillée en forme de dalmatique, rappelle les chasubles des prêtres ; le sabre du sultan, respectueusement enfermé dans un étui de satin violet, repose sur son épaule. Après lui se présente une figure vêtue d’une robe noire à manches fendues brodées d’or (djubbé) et coiffée d’un fez ; c’est le bach tchokadar, espèce d’officier chargé de porter sur le bras les pelisses du Grand Seigneur dans ses promenades ; puis vient le tchaouch aghaci (chef des huissiers), avec sa robe d’étoffe d’or, sa ceinture de cachemire fermée de plaques métalliques d’où jaillit tout un arsenal ; son bonnet d’or se termine et s’aiguise en croissant, une corne devant, une corne derrière, fantasque coiffure qui fait penser à l’Isis lunaire ; ce chef des huissiers, qui ne serait pas déplacé à la porte du palais de Thèbes ou de Memphis, tient à la main une verge d’acier au pommeau bifurqué, assez pareille à un nilomètre, autre ressemblance égyptienne ; cette verge est l’insigne de ses fonctions. Un agha du seraï se montre ensuite en robe de soie blanche serrée par une ceinture à plaques d’or et surmonté d’un bonnet cylindrique. Ce mannequin, vêtu de même, sauf sa coiffure d’or qui s’évase au sommet par quatre courbes, comme un chapska de lancier polonais, est un dilciz (muet), un de ces sinistres exécuteurs des justices ou des vengeances secrètes, qui passaient au cou des pachas rebelles le fatal cordon de soie, et dont l’apparition silencieuse faisait pâlir les plus intrépides.

Après sont groupés les serikdji-bachi, à qui est commise la garde des turbans du Grand Seigneur, les cuisiniers, les jardiniers avec leur bonnet rouge, pareil à celui des Catalans, retombant en arrière comme une espèce de poche ; les portiers, les baltadjis aux cheveux frisés, au bonnet persan ; les soulak en doliman abricot et en pantalon rouge, comme Rubini lorsqu’il joue le More de Venise ; les peyik à la robe violette et au bonnet rond, surmonté d’une aigrette de plumes ouvertes en éventail. Les baltadjis, les soulak et les peyik forment la garde particulière du sultan et l’entourent dans les occasions solennelles, au Beïram, au Courban-Beïram, et lorsqu’il se rend en cérémonies aux mosquées.

La série est close par deux nains fantasquement accoutrés. — Ces petits monstres à figure de gnome et de kobold ont à peine deux pieds et demi de haut, et tiendraient honorablement leur place à côté de Perkéo, le nain de l’électeur Charles-Philippe ; de Bébé, le nain du roi de Pologne ; de Mari-Borbola et de Nicolasico Pertusato, les nains de Philippe IV ; de Tom Pouce, le nain gentleman. Ils sont grotesquement hideux, et la folie ricane sur leurs lèvres épaisses, car l’emploi de fou et de nain se confondent volontiers ; la pensée est gênée dans ces têtes mal faites. Le suprême pouvoir a toujours aimé cette antithèse de la suprême abjection. — Un fou contrefait, jasant avec les grelots de sa marotte sur les marches du trône, est un contraste dont les rois du moyen âge ne se faisaient pas faute : ce n’est pas le cas en Turquie, où les fous sont vénérés comme des saints, mais il est toujours agréable, quand on est un radieux sultan, d’avoir près de soi une espèce de singe humain qui fait ressortir vos splendeurs.

Le premier a une robe jaune, serrée d’une ceinture d’or, et porte sur la tête une espèce de bonnet en forme de couronne dérisoire ; le second, mis beaucoup plus simplement, engouffre ses petites jambes dans un grand pantalon à la mameluk, retombant sur ses babouches microscopiques, et s’empaquette dans un benich à manches traînantes ; on dirait un enfant qui, pour s’amuser, s’est revêtu des habits de son grand-père. Son turban, de couleur sombre, n’offre aucune singularité. — L’emploi de nain n’est pas tombé en désuétude à la cour de Turquie : il y est toujours tenu avec honneur. Nous avons crayonné dans notre description du Beïram le nain du sultan Abdul-Medjid, monstre large et court, déguisé en pacha de la réforme.

Sous la même vitrine, on voit un agha malade, se faisant traîner par ses serviteurs dans une sorte de brouette à deux roues, qui nous rappela la chaise de voyage de Charles-Quint, conservée à l’Armeria de Madrid. Maintenant les aghas bien portants se promènent en coupé d’Erler ou en calèche de Clochez. Paris et Vienne envoient les chefs-d’œuvre de leur carrosserie à Constantinople, d’où disparaîtront bientôt tout à fait les talikas aux caisses peinturlurées et dorées, les arabas caractéristiques traînés par de grands bœufs gris. — Décidément, la couleur locale s’en va du monde.

Le reste du Musée est fourni par le corps des janissaires, qui se retrouve là tout entier, comme si sultan Mahmoud ne l’avait pas fait mitrailler sur la place de l’Et-Meïdan. Il y a des échantillons de chaque variété. Mais peut-être, avant de décrire les costumes des janissaires, ne serait-il pas hors de propos de donner une idée de leur organisation.

Les yenitcheri (nouvelle troupe) furent institués par Amurat IV, dans le but de s’entourer d’un corps d’élite, d’une garde spéciale, sur le dévouement de laquelle il pût compter ; le premier noyau fut fait de ses esclaves, et, plus tard, se grossit de prisonniers de guerre et de recrues. — De ce nom de yenitcheri, les Européens, peu familiers avec les intonations des langues orientales, ont fait janissaires, qui a le défaut d’impliquer une autre racine et semble vouloir dire gardiens de la porte.