… Virginibus bacchata Lacænis

Taygeta !

et se mit à voltiger sur mes lèvres comme un refrain monotone, mais qui suffisait à ma pensée. Que peut-on dire de mieux à une montagne grecque qu’un vers de Virgile ? — Quoiqu’on fût au milieu du mois de juin et qu’il fît assez chaud, le sommet de la montagne était argenté de lames de neige, et je songeais aux pieds roses de ces belles filles de Laconie qui parcouraient en bacchantes le Taygète, et laissaient leur empreinte charmante sur les sentiers blancs !

Le cap Matapan s’avance entre deux golfes profonds, qu’il divise de son arête : le golfe de Coron et celui de Kolokythia ; c’est une pointe de terre aride et décharnée, comme toutes les côtes de Grèce. Quand on l’a dépassé, on vous montre, sur la droite, un bloc de rochers fauves, fendillés de sécheresse, calcinés de chaleur, sans l’apparence de verdure ou même de terre végétale : c’est Cerigo, l’ancienne Cythère, l’île des myrtes et des roses, le séjour aimé de Vénus, dont le nom résume les rêves de volupté. Qu’eût dit Watteau avec son embarquement pour Cythère tout bleu et tout rose, en face de cet âpre rivage de roche effritée, découpant ses contours sévères sous un soleil sans ombre et pouvant offrir une caverne à la pénitence des anachorètes, mais non un bocage aux caresses des amants : Gérard de Nerval a du moins eu l’agrément de voir sur la rive de Cythère un pendu enveloppé de toile cirée, ce qui prouve une justice soigneuse et confortable. Le Léonidas passait trop loin de terre pour que ses passagers pussent jouir d’un détail si gracieux, quand même toutes les potences de l’île eussent été garnies en ce moment.

Les anciens ont-ils menti et supposé des sites ravissants là où n’existent maintenant qu’un îlot pierreux et qu’une terre pelée ? Il est difficile de croire que leurs descriptions, dont il était facile alors de vérifier l’exactitude, soient de pure fantaisie. Sans doute, ce sol fatigué par l’activité humaine s’est épuisé à la longue ; il est mort avec la civilisation qu’il supportait, exténué de chefs-d’œuvre, de génie et d’héroïsme. Ce que nous en voyons n’est plus que son squelette : la peau, les muscles, tout est tombé en poussière. Quand l’âme se retire d’un pays, il meurt comme un corps, — autrement, comment expliquer une différence si complète et si générale, car ce que je viens de dire peut s’appliquer à presque toute la Grèce ; cependant, ces côtes, quelque désolées qu’elles soient, ont encore de belles lignes et de pures couleurs.

On passe entre Cerigo et Servi, autre île de pierre ponce, et l’on double le cap Malia ou Saint-Ange, et l’on débusque dans l’archipel ; l’horizon se peuple de voiles, les bricks, les goëlettes, les caravelles, les argosils, sillonnent l’eau bleue dans tous les sens ; il fait un temps admirable ; ni roulis ni tangage. Une faible brise gonfle légèrement notre misaine et aide un peu nos roues, qui fouettent de leurs palettes une mer unie comme la glace, où devraient nager les cortéges mythologiques d’Amphitrite et de Galatée, et que ne rident pas même les sauts des marsouins, ces tritons de l’histoire naturelle, qui, à distance, peuvent produire l’illusion de dieux marins. La terre a fui et ne se montre plus que comme un brouillard au bord du ciel ; puisqu’il n’y a rien à voir au loin, examinons un peu les nouveaux hôtes embarqués à Malte.

Ce sont des Levantins accroupis ou couchés sur leur tapis à l’avant du bateau, près du cabas renfermant leurs provisions et du matelas roulé sur lequel ils s’étendent la nuit. — Un Levantin en voyage emporte toujours trois choses : son tapis, son chibouck et son matelas. L’un d’eux, assez âgé, est vêtu d’une pelisse pistache passée de couleur, historiée dans le dos d’une arabesque d’or, quoique le reste de son costume soit fort simple et même un peu déguenillé. Il a avec lui un jeune enfant aux yeux noirs très-vifs et très-intelligents. — Deux ou trois Grecs ont établi leur installation non loin du Levantin. Ils portent la fustanelle et une veste blanche agrémentée assez élégante ; mais, chose horrible à dire et plus horrible encore à contempler, ces nobles Hellènes étaient coiffés de bonnets de coton comme des Bas-Normands ! — O Grèce ! terre classique ! ton intention était-elle de me navrer le cœur et de me faire perdre ma dernière illusion en m’apparaissant sous la figure de deux de tes fils mitrés du casque à mèche bourgeois ! Il est vrai que ces bonnets de coton, vus de près, offraient quelques passementeries de fil qui en mitigeaient un peu la triviale laideur, et qu’on peut alléguer que Pâris séduisit Hélène casqué d’un bonnet phrygien, qui n’est autre chose qu’un bonnet de coton teint de pourpre.

Sur le tillac, Vivier, le célèbre cor dont la spirituelle bizarrerie égale le talent, et que le bateau à vapeur d’Italie nous avait amené, racontait, au milieu d’un cercle d’auditeurs charmés, la prodigieuse histoire de Mastoc Riffardini et de son lieutenant Pietro, et une belle jeune fille aux yeux bleus, se rendant à Athènes avec son père, s’allongeait paresseusement sur un canapé et laissait errer son regard dans la sérénité de l’air, tout en souriant vaguement de l’histoire.

D’après l’assurance du capitaine qu’aucune île ne serait en vue avant six ou sept heures du soir, l’on consentit à descendre dîner. Quand on remonta de table, Milo et Anti-Milo étaient en vue, déjà baignées de teintes violettes par l’approche du crépuscule ; l’apparence était toujours la même : des escarpements stériles, des pentes dénudées, mais qu’importe ? De ce maigre terrain n’est-il pas jailli un fruit merveilleux ? ce sol infertile, plus riche que celui de la Beauce et de la Touraine, ne recélait-il pas le chef-d’œuvre de l’art, le type le plus pur et le plus vivant de la forme, la radieuse Vénus, adoration des poëtes et des artistes, et qui n’a eu qu’à secouer la poussière des siècles pour reconquérir ses autels ? car devant son piédestal tout le monde est païen ; les temps écoulés disparaissent, et l’on se sent prêt à sacrifier des colombes et des moineaux. Quelle civilisation devait être celle des Grecs, pour qu’une île comme Milo renfermât une production si achevée ? On nous a dit que, dans l’île, on contait à qui voulait l’entendre que les bras absents, objets de tant d’amoureuses lamentations, gisaient en terre auprès de la statue, avaient été exhumés, et s’étaient égarés par une fatale négligence. Je ne me porte nullement garant de ce bruit, qui pourrait raviver des regrets inutiles ; mais telle est la légende qui a cours dans Milo.

Le soleil avait disparu derrière nous, mais il ne faisait pas nuit pour cela ; la voie lactée rayait le ciel de sa large zone d’opale, et il fallait qu’Hercule eût mordu bien fort le sein de Junon, car d’innombrables taches blanches constellaient l’azur nocturne ; les étoiles brillaient d’un éclat inconcevable, et leur reflet scintillait dans l’eau en longues traînées de feu ; des millions de paillettes phosphorescentes petillaient et s’évanouissaient comme des vers luisants dans le sillage du bateau à vapeur. Ce phénomène, fréquent dans les tièdes mers du Levant et des tropiques, est produit par des myriades d’infusoires microscopiques, et l’on ne saurait rien imaginer de plus magiquement pittoresque. Cette nuit me restera dans la mémoire comme une des plus splendides de ma vie. Nous voguions entre deux abîmes de lapis-lazuli, traversés de veines d’or et poudrés de diamants. La lune, absente ou tellement mince encore que le dos de sa faucille d’argent se distinguait à peine, laissait rayonner dans toute sa magnificence cette nuit or et bleu que ses teintes d’argent eussent rendue blafarde. Deux bateaux à vapeur venant en sens contraire de notre marche contribuaient, avec leurs fanaux rouges et verts, à l’illumination générale. Presque tout le monde passa la nuit sur le pont, et ce fut le froid du matin qui nous chassa dans nos cabines.