Lorsque le jour reparut, nous passions entre Serpho et Siphanto. Serpho, que nous longions de plus près, est l’ancienne Sériphe, un lieu de déportation sous les empereurs romains ; Serpho paraît encore très-propre à cette destination lugubre ; rien n’est plus nu, plus sec, plus désolé, du moins vu de la mer. Des collines montagneuses, fauves, pulvérulentes, bossellent la surface de l’île. Avec la lorgnette, on distingue quelques petits murs de pierre, quelques taches noirâtres qui doivent être des enclos et des cultures ; une ville ou plutôt un bourg étagé en amphithéâtre sur un escarpement se détache par sa blancheur. Tout cela, sans cet air transparent et cette admirable lumière de Grèce, aurait un aspect misérable ; mais ces terres brûlées prennent, sous ce soleil, des tons superbes.
En mer, comme dans les montagnes, on se trompe souvent sur les distances et les dimensions des objets. Sur le flanc de Serpho se trouve un îlot nommé Boni ou Poloni, qui me parut avoir une vingtaine de pieds de hauteur, jusqu’à ce qu’une goëlette vînt, en le rasant, rétablir l’échelle. Cet îlot, qui me faisait l’effet d’une grosse pierre tombée dans l’eau, avait au moins deux ou trois fois la hauteur de la goëlette.
Après Serpho et Siphanto apparurent Anti-Paros et Paros, cette carrière qui a fourni aux sublimes sculpteurs de la Grèce la chair éternellement étincelante de leurs divinités, et aux architectes les blanches colonnes de leurs temples ; car, dans cet archipel des Cyclades, les îles se succèdent sans interruption, et chaque tour de roue en fait surgir une nouvelle. A peine un rivage a-t-il disparu sous la mer, qu’un autre s’élève azuré d’ombre ou doré de soleil. A droite, à gauche, vous voyez toujours quelque terre ornée d’un nom sonore ou célèbre, et vous vous étonnez que tant de fable, d’histoire et de poésie, aient pu tenir dans un si petit espace. Elles sont là, assises en rond sur le tapis bleu de la mer, toutes ces îles qui ont donné naissance à quelque dieu, à quelque héros, à quelque poëte, dénuées de leurs couronnes de verdure, mais belles encore, et agissant invinciblement sur l’imagination. De chacun de ces rochers arides est sorti un poëme, un temple, une statue, une médaille, que ne pourront jamais égaler nos civilisations, qui se croient si parfaites.
Le matin nous étions devant Syra. Vue de la rade, Syra ressemble beaucoup à Alger, en petit, bien entendu. Sur un fond de montagne du ton le plus chaud, terre de Sienne ou topaze brûlée, appliquez un triangle étincelant de blancheur dont la base plonge dans la mer et dont la pointe est occupée par une église, et vous aurez l’idée la plus exacte de cette ville, hier encore tas informe de masures, et que le passage des bateaux à vapeur rendra dans peu de temps la reine des Cyclades. — Des moulins à vent à huit ou neuf ailes variaient cette silhouette aiguë ; au reste, pas un arbre, pas une pointe d’herbe verte, aussi loin que l’œil pouvait s’étendre. Une grande quantité de bâtiments de toute forme et de tout tonnage dessinaient en noir leur agrès déliés sur les maisons blanches de la ville et se pressaient le long du bord ; des canots allaient et venaient avec une animation joyeuse : l’eau, la terre, le ciel, tout ruisselait de lumière ; la vie éclatait de toutes parts. — Des barques se dirigeaient vers notre vaisseau à force de rames et faisaient une regatta dont nous étions le point de mire.
Bientôt le pont fut couvert d’une foule de gaillards au teint basané, au nez d’aigle, aux yeux flamboyants, aux moustaches féroces, qui nous offraient leurs services du ton dont on demande ailleurs la bourse ou la vie ; les uns portaient des calottes grecques (ils en avaient bien le droit), d’immenses pantalons faisant la jupe et sanglés par des ceintures de laine, et des vestes de drap bleu foncé ; les autres, la fustanelle, la veste blanche et le bonnet de coton, ou bien un petit chapeau de paille cerclé d’un cordon noir. L’un d’eux était superbement costumé et semblait poser pour l’aquarelle d’album ; il méritait l’épithète que les harangueurs, dans Homère, adressent aux auditeurs qu’ils veulent flatter : « Euknémidès Achaioi » (Grecs bien bottés) car il avait les plus belles knémides piquées, brodées, historiées et floconnées de houppes de soie rouge qu’il soit possible d’imaginer ; sa fustanelle, bien plissée, d’une propreté éblouissante, s’évasait en cloche ; une ceinture bien ajustée étranglait sa taille de guêpe ; son gilet, galonné, soutaché, enjolivé de boutons en filigrane, laissait passer les manches d’une fine chemise de toile, et sur le coin de son épaule était élégamment jetée une belle veste rouge, roide d’ornements et d’arabesques. Ce personnage si triomphant n’était autre qu’un drogman qui sert de guide aux voyageurs dans leur tournée de Grèce, et probablement il veut flatter ses pratiques par ce luxe de couleur locale, comme les belles filles de Procida et de Nisida, qui ne revêtent leurs costumes de velours et d’or que pour les touristes anglais.
En mettant pied à terre, la première chose qui frappa mes yeux, ce fut une inscription en grec annonçant des bains européens et turcs. Cela fait un singulier effet de voir inscrits sur les murs les caractères d’une langue que l’on croyait morte et que l’on ne connaît guère que par le Jardin des racines grecques du père Lancelot. De mes huit ans de collége, il m’est resté juste assez de science pour lire couramment les enseignes et les noms des rues. Comme vous le voyez, je n’ai pas perdu tout à fait mon temps. Grâce à ces souvenirs classiques, je comprends que je suis dans la rue de Mercure (odos tou Hermou), qui mène à la place d’Othon. Au milieu de cette place s’élève un arc de triomphe de bois de charpente entrelacé de branches de laurier desséché, qui témoigne du passage récent du roi Othon, le monarque bavarois de la terre de Pélops.
Vivier, qui est descendu avec moi, déclare sentir le besoin de civiliser cette île sauvage et d’apprendre aux naturels la véritable manière de faire des bulles de savon remplies de fumée de tabac, perfectionnement qu’ils ne paraissent pas soupçonner, si l’on doit s’en rapporter à leur physionomie. Nous entrons dans un café, où Vivier demande avec un flegme imperturbable de l’eau, du savon, du papier et une pipe. Cette demande surprend un peu le cafetier, qui se dit en lui-même : « Ce voyageur est propre, il désire se laver les mains, » et apporte innocemment tout ce qui est nécessaire à la confection des bulles. A la première bulle qui s’échappe du tube, opalisée par la fumée blanche insufflée dans sa frêle enveloppe, la surprise arrête la tasse de café sur la lèvre des consommateurs. Un autre globe transparent et muni, comme un ballon, d’un parachute opaque, monte à son tour dans l’air et balance au soleil tous les reflets du prisme ; alors l’admiration n’a plus de bornes : un grand cercle se forme et suit avec intérêt les bulles voltigeantes. Quand l’enthousiasme est assez surexcité, Vivier, qui sait ménager ses effets, vide les blouses du billard et lance sur le drap vert, comme pour remplacer les boules d’ivoire, un nombre égal de bulles carambolant et roulant au moindre souffle.
Regardez comme ils se civilisent, me dit Vivier en me montrant un Grec moustachu et de physionomie truculente qui tournait un morceau de savon dans un verre d’eau, saisi de la fièvre d’imitation ; déjà leurs mœurs s’adoucissent.
Au bout d’un quart d’heure, l’on aurait cru le café occupé par une bande de jongleurs indiens : ce n’étaient que boules qui montaient et descendaient. Une heure après, toute l’île était occupée à souffler de l’eau de savon et de la fumée par des cornets de papier, avec toute la gravité que mérite une occupation si sérieuse. — Pourquoi s’étonner de ce que les habitants de Syra se soient amusés d’un spectacle qui a fait tenir pendant six mois le nez en l’air, sur la place de la Bourse, à tous les badauds de Paris ?
Pendant que mon ami opérait ces prodiges, j’examinais l’intérieur du café blanchi à la chaux et décoré de quelques mauvaises images coloriées de la rue Saint-Jacques. Ce qu’il y avait de plus caractéristique, c’étaient deux tableaux brodés au petit point, représentant des Turcs à cheval, et signés Sophia Dapola, 1847, un chef-d’œuvre de pensionnaire.