Deux modes de transport se présentent pour faire cette petite traversée, d’abord le caïque, ensuite le bateau à vapeur, qui fume près du pont de bois de Galata. Comme le trajet est un peu long et le courant rapide, on préfère généralement le pyroscaphe. J’ai employé l’un et l’autre. Le dernier est plus amusant pour le voyageur, en ce qu’il lui présente réunis en un étroit espace une foule de types curieux qui semblent poser devant lui. La séparation des sexes est tellement entrée dans les mœurs, que le tillac des bateaux à vapeur est réservé aux femmes et forme une espèce de harem où se parquent les Turques. Les dames arméniennes et grecques, lorsqu’elles sont seules, prennent aussi cette place. Tout le pont est couvert de tabourets bas, sur lesquels on s’asseoit, les genoux au menton ; des garçons circulent portant des verres d’eau ou de raki, des chiboucks et des tasses de café, des bonbons ou de menues pâtisseries ; car à Constantinople on grignote toujours quelque chose, et les graves fonctionnaires s’arrêtent au coin d’une rue pour manger une tranche de baklava ou de pastèque lorsque la faim les prend.

A l’arrière du bateau se tenaient cinq ou six femmes musulmanes, sous la conduite d’une vieille et d’une négresse ; leurs yachmacks de mousseline assez transparente laissaient deviner des traits réguliers et purs, et dans l’interstice brillaient sauvagement de grands yeux noirs surmontés de sourcils épais rejoints par le surmeh : le nez décrivait, sous ces linges, une courbe assez aquiline, et le menton, déprimé perpétuellement par les bandelettes, fuyait un peu en arrière : c’est le défaut des beautés turques ; lorsqu’elles sont dévoilées, l’enchâssement de leurs yeux, seule portion de leur visage exposée à l’air, est d’une teinte beaucoup plus brune que le reste de la peau, et leur fait comme un petit masque de hâle dont l’effet est de raviver singulièrement la nacre de la sclérotique.

Mais comment connaissez-vous ce détail ? va sans doute dire le lecteur, flairant quelque bonne fortune. — De la façon la moins don juanesque du monde : en errant par les cimetières, il m’est arrivé quelquefois de surprendre involontairement une femme rajustant son yachmack ou l’ayant laissé ouvert à cause de la chaleur, et se fiant à la solitude du lieu ; voilà tout.

Ces Turques, qui paraissaient appartenir à la classe aisée, avaient des feredgés de couleurs claires et fort propres, et leurs jambes, polies par les préparations du bain oriental, luisaient comme du marbre entre leurs caleçons de taffetas et leurs bottines de maroquin jaune. — Ces jambes étaient généralement fortes ; il ne faut pas chercher en Turquie la sveltesse d’extrémités de la race arabe. — Une de ces femmes allaitait un enfant et prenait plus de soin de couvrir son visage que sa gorge toute gonflée de lait et toute marbrée de veines bleues, que le nourrisson mordait de sa bouche rose avec le caprice nonchalant de l’appétit repu.

Près du groupe musulman s’étaient assises trois belles Grecques coiffées d’une façon charmante, selon la mode de leur nation ; une pointe de gaze bleue piquée de quelques étincelles de paillon leur couvrait le fond de la tête ; les cheveux, partagés en bandeaux ondés comme ceux des statues antiques, coulaient de chaque côté de leurs tempes, cerclés à leur séparation, comme par une féronière, par une énorme natte de cheveux formant diadème. — Cette natte n’est pas toujours vraie, et quelques vieilles matrones poussent l’insouciance jusqu’à la porter d’une autre couleur que celle de leurs cheveux naturels. Une bonne dame, placée non loin de ces beautés, étalait sur des bandeaux noirs mélangés de fils blancs une grosse tresse d’un blond roux qui n’avait pas la moindre prétention d’être enracinée dans son crâne.

Les anciens costumes disparaissent ; aussi les trois jeunes Grecques étaient-elles habillées à la française, mais leur coiffure et une veste de soie brodée, assez semblable aux caracos de nos élégantes, leur donnaient un air suffisamment pittoresque ; leurs traits purs et nettement découpés montraient que les types grecs, devenus classiques, n’étaient que de simples copies de la nature. L’homme ne peut rien imaginer, pas même un monstre. On retrouverait, sans beaucoup chercher, parmi les filles d’Éleusis et de Mégare, les modèles vivants de Phidias, de Praxitèle et de Lysippe. Ces trois belles filles sur le pont de ce bateau à vapeur faisaient penser à la virginale triade des Grâces.

Pendant la traversée, tout le monde fumait, et mille spirales bleuâtres allaient se rejoindre à la noire vapeur du tuyau ; le bateau, très-chargé sur le pont et nullement lesté dans la cale, tanguait horriblement, et si le voyage eût duré un quart d’heure de plus, il y aurait eu des cas de mal de mer, bien que l’eau fût unie comme une glace.

Enfin le Bangor, c’est le nom de cet affreux sabot, se rangea contre la jetée de pierre, déplaçant une flottille de caïques, et nous mîmes pied à terre.

Ce que l’on pourrait appeler le port de Kadi-Keuï, si ce mot n’était trop ambitieux, est bordé de cafés turcs, arméniens et grecs, toujours remplis d’un monde bigarré. Les Pérotes et les Grecs boivent de grands verres d’eau blanchie de raki, l’absinthe locale ; les musulmans avalent à petites gorgées du café trouble ; Pérotes, Grecs et Turcs, font, sans dissidence, ronfler l’eau de rose dans la carafe de cristal des narghiléhs, et le cri polyglotte « du feu ! » domine le sourd bourdonnement des conversations.

Rien n’est plus agréable que d’aspirer la vapeur du tombaki sur le divan extérieur d’un de ces cafés en voyant bleuir au loin devant soi, sur la rive d’Europe, les murailles crénelées du sérail, les maisons de Psammathia et les massives constructions du château des Sept Tours ; mais ce n’était pas pour jouir de ce spectacle que j’étais venu à Kadi-Keuï.