J’avais été invité à déjeuner par Ludovic, un Arménien chez qui j’avais acheté des pantoufles persanes, des blagues à tabac du Liban, des écharpes en soie de Brousse tramées d’or et d’argent, et quelques-unes de ces bimbeloteries orientales sans lesquelles un voyageur venant de Constantinople n’est pas bien venu à Paris. Ludovic possède une des plus belles boutiques de curiosités du bazar dont j’ai parlé tout au long en ses lieu et place, et il s’est fait à Kadi-Keuï une charmante habitation. Comme les marchands de la Cité, les marchands de Constantinople viennent passer la journée à leur magasin et s’en retournent chaque soir dans quelque villa ou cottage vivre de la vie de famille, laissant toute idée de négoce sur le seuil.
Je suivis jusqu’au bout la grande rue de Kadi-Keuï, d’après les indications qu’on m’avait données ; elle est assez pittoresque avec ses maisons peintes, ses cabinets saillants, ses étages qui surplombent, ses moucharabys à grillages serrés et ses habitations plus modernes où se font sentir des velléités de goût anglais ou italien. — Quelques façades blanches interrompent çà et là le bariolage arménien et turc et ne produisent pas un trop mauvais effet. — Sur le pas des portes ouvertes étaient assises ou groupées de belles jeunes femmes que le regard ne faisait pas fuir ; des talikas roulaient cahotés par le pavé pierreux et contenant des familles en partie de campagne ; des cavaliers turcs passaient sur leurs chevaux barbes, suivis d’un domestique à pied et la main posée sur la croupe de la monture de leur maître ; des popes, vêtus d’une robe violette semblable à celle de nos professeurs de collége et coiffés d’un mortier de juge d’où pend un long voile de gaze noire, marchaient d’un pas grave en caressant leurs barbes frisées ; l’animation régnait partout.
La grande rue franchie, les maisons s’espacent, s’entourant de jardins plus vastes. On suit de longs murs blancs ou des clôtures de planches, au-dessus desquels se projettent par masses les feuilles épaisses du figuier ou par guirlandes les folles brindilles de la vigne.
Au bout de quelques minutes de marche, j’aperçus une porte blanche à filets bleus : c’était la maison du Ludovic ; j’entrai, et je fus reçu par une charmante femme aux grands yeux noirs, à l’ovale allongé et portant sur son jeune visage les traits typiques de la race arménienne, une des plus belles du monde, et que je préférerais peut-être à la grecque, si la courbe du nez ne devenait trop aquiline avec l’âge.
Madame Ludovic ne parlait que sa langue maternelle, et la conversation entre nous s’arrêta naturellement après les premiers saluts ; je ne sais rien de plus contrariant qu’une pareille situation, bien simple pourtant. Je me trouvai le plus grand sot du monde de ne pas savoir l’arménien ; et cependant on peut, sans avoir eu une éducation négligée, ignorer cet idiome. Je me reprochai de n’avoir pas fait, comme lord Byron, des études préalables au couvent des lazaristes de Venise ; mais, en conscience, je ne pouvais prévoir que je déjeunerais un matin à Kadi-Keuï avec une jolie Arménienne ne soupçonnant ni le français, ni l’italien, ni l’espagnol, seules langues que je comprenne. Par un délicat mouvement féminin, madame Ludovic, pour couper court à notre embarras réciproque, me conduisit dans une salle basse où se jouaient sur une natte ses deux beaux enfants. — En vérité, maintenant que les relations entre les peuples les plus divers sont si faciles et si promptes, on devrait bien adopter une langue commune, universelle, catholique, le français ou l’anglais, par exemple, dans laquelle on pût s’entendre, car il est honteux que deux êtres humains se trouvent, vis-à-vis l’un de l’autre, réduits à l’état de sourds-muets. — L’antique malédiction de Babel doit être révoquée dans le monde de la civilisation.
L’arrivée de Ludovic, qui parle très-couramment le français, me rendit l’usage de ma langue, et, avant le déjeuner, il me fit visiter sa maison : on ne saurait imaginer rien de plus frais et de plus coquettement simple ; les parois et les plafonds des chambres, formés de panneaux, de boiseries, étaient peints de couleurs claires, lilas, bleu-de-ciel, jaune paille, chamois, rechampies de filets blancs ; de fines nattes de sparterie des Indes, remplacées en hiver par de moelleux tapis d’Ispahan et de Smyrne, recouvraient les planchers ; des divans de vieilles étoffes turques, aux dessins originaux et bizarres, relevés çà et là de fils d’or et d’argent, des carreaux en cuir de Maroc, tentaient la paresse dans tous les coins. Un râtelier de pipes aux tuyaux de cerisier et de jasmin, aux énormes bouquins d’ambre, aux lulés d’argile rose, émaillée et dorée, des pots en porcelaine de Chine pleins d’un tabac blond et soyeux, promettaient au fumeur les délices du kief ; quelques-unes de ces petites tables incrustées de nacre, basses comme des tabourets, qui servent à poser les plateaux de confitures et de sorbets, complétaient l’ameublement.
Comme il faisait très-chaud, nous déjeunâmes en plein air sous une sorte de portique faisant face au jardin, planté de vignes, de figuiers et de citrouilles. Notre repas se composait de poissons frits dans l’huile d’une espèce particulière qu’on appelle scorpions à Constantinople, de côtelettes de mouton, de concombres farcis de viande hachée, de petits gâteaux au miel, de raisins et de fruits, le tout arrosé de deux sortes de vins grecs, l’un doux avec un léger goût muscat, l’autre rendu amer par une infusion de pommes de pin, — souvenir de l’antiquité, — et ressemblant assez au vermout de Turin.
Les plats étaient apportés par une petite servante de treize à quatorze ans, qui, dans son empressement, faisait claquer, sur la mosaïque de cailloux dont la cour était pavée, les semelles de bois passées à ses pieds nus. Elle les allait prendre sur le fourneau où les cuisinait un gros Arménien ventru à face rubiconde, à nez de perroquet, qui avait, en son genre, un grand talent ; car je n’ai rien mangé de meilleur que les concombres farcis apprêtés par ce Carême asiatique, à qui j’exprime ici la satisfaction d’un estomac reconnaissant. Comme les jouissances culinaires sont rares en Turquie, il est bon de les noter.
Le repas fini, nous allâmes prendre le café et fumer une pipe sous les grands arbres qui bordent pittoresquement la côte escarpée de la baie ; des musiciens miaulaient je ne sais quelle complainte avec ces intonations gutturales, ces cadences bizarres, ces nasillements mélancoliques dont on a d’abord envie de rire, et qui finissent par vous mettre sous le charme lorsque vous les écoutez longtemps ; l’orchestre se composait d’un rebeb, d’une flûte de derviche et d’un tarabouk. — Le joueur de rebeb, gros Turc à cou de taureau, dodelinait de la tête avec un air de satisfaction inexprimable, comme enivré de sa propre musique ; entre ses deux acolytes maigres, il avait l’air d’un poussah entre deux magots.
Quand nous eûmes suffisamment entendu la chanson des janissaires et la légende de Scanderbeg, la fantaisie nous prit d’assister à la représentation que les bouffons arméniens et turcs donnaient à Moda-Bournou, tout près de Kadi-Keuï.